Mains tavelées de suie, marteau au poing et narines saturées par les vapeurs d’essence, les mécaniciens de deux-roues opèrent à cœur ouvert. Entre le coût exorbitant des pièces détachées et des recettes quotidiennes en véritables montagnes russes, la débrouille est reine. Pourtant, portés par l’explosion fulgurante des motos « Jakarta » et des livreurs à travers Dakar, « ces chirurgiens » ont transformé le cambouis en mine d’or, faisant de leurs ateliers de fortune le poumon financier d’une jeunesse en quête d’emplois rémunérateurs.
En ce début d’après-midi du mercredi 2 septembre, une forte odeur d’essence prend à la gorge les rares personnes qui passent devant l’atelier de réparation de deux-roues faisant face au cimetière musulman de Hann. Le soleil battant encore son plein, le trafic des piétons aux abords de l’asphalte longeant les locaux du quotidien national « Le Soleil » se fait discret. Il est tout juste 15 heures au moment où l’équipe de réparateurs de motos de cet atelier, implanté dans cet environnement où un organisme atteint d’hyposmie risque de voir son odorat débloqué, repart pour un tour. Installés au milieu d’une pièce sans aucune autre ouverture que le portail noir ouvert depuis le matin, Cheikhouna Guèye et ses deux collègues, accroupis, entourent ce qui semble être la carcasse d’une moto de marque. Le groupe de jeunes mécaniciens s’attelle ainsi au chevet de leur « patient » du jour : un moteur de la firme « Honda » préalablement désassemblé. Après une longue observation, le cœur de l’engin est tenu comme un bélier sur l’autel du sacrifice. Puis, un, deux et plusieurs autres coups de marteau retentissent, tranchant le son de musique religieuse qui s’échappe de la petite radio posée dans un coin de la pièce.
Ici, le travail se fait à plusieurs et le fruit de la débrouille est partagé. « Nous sommes trois dans le garage et chacun travaille avant de se partager les gains », explique Cheikhouna, réparateur de motos depuis l’adolescence. Passionné de moto, il s’adonne au motocross parallèlement à la réparation. Un métier qui lui permet de gagner jusqu’à 15.000 FCfa par jour, bien que ce montant reste variable. « Parfois, il arrive que l’on reparte avec seulement 3.000 FCfa, voire sans le moindre sou en poche », déplore-t-il. Son regard jeté sur le moteur « Honda », le mécanicien semble vouloir percer les secrets de la panne qui, si elle venait à être découverte, permettrait, selon lui, à l’équipe de gagner une coquette somme. « Nous pouvons gagner jusqu’à 50.000 FCfa si nous en réparons plusieurs la journée », affirme le jeune homme en bégayant. Bamba (nom d’emprunt) renchérit : « La réparation d’un moteur est l’opération la plus chère dans cet atelier ». Ses dreadlocks tombant sur son visage, ce colosse, patron du site, continue d’asséner des coups de marteau au moteur. Sur la chaussée, les véhicules défilent. Le vacarme se mêle par intermittence aux coups de marteau avant de s’évanouir en quelques secondes, pareil à une mesure trop brève pour la mélodie que sculpte l’outil. À peine Bamba a-t-il posé le moteur, Cheikhouna Guèye réinstalle la chaîne de transmission reliant la roue au moteur, une pièce acquise pour la somme de 180.000 FCfa qu’il estime excessive.
Des hauts et des bas
« Les pièces coûtent très cher. On peut payer jusqu’à 400.000 FCfa, rien que pour un moteur », confie-t-il, les mains noircies par la suie. Une complainte que partage Abdou Konaté, réparateur de motocycles installé à moins de 200 mètres de l’atelier de Cheikhouna Guèye. D’après cet homme aux mains rugueuses, l’acquisition des pièces détachées rogne une grande partie de leurs bénéfices. Une clé à molette dans la main gauche et la main droite sur une roue tirée d’un scooter, il déclare : « Que l’on parte à Pikine, à Colobane ou au centre-ville, nous déboursons beaucoup pour des pièces qui peuvent être de seconde main ». Hormis l’achat de ces pièces, les réparateurs de motocycles ajoutent que les gains varient en fonction du nombre de clients.
« La clientèle afflue parfois en nombre ; ce qui nous permet de réaliser jusqu’à 20.000 FCfa de recette quotidienne. D’autres jours, en revanche, c’est le calme plat », explique Abdou Konaté. Le nez toujours exposé aux effluves de suie que dégage la roue, il poursuit : « Les journées ne se ressemblent aucunement ; nous traversons de véritables montagnes russes. Il arrive que l’on gagne 15 ou 20.000 FCfa, et d’autres fois, une somme bien moindre ». Cependant, Abdou, réparateur depuis bientôt cinq ans, reconnait que c’est un métier qui nourrit son homme. « Je gère les factures, mes besoins et j’ai acheté une moto grâce à ce travail », confie-t-il. Fallou, le propriétaire de la moto, observe d’un œil attentif le travail du mécanicien. Bien qu’il ne soit guère familiarisé avec les subtilités du métier, il en a suffisamment vu pour mesurer l’ampleur des réparations et deviner que la facture s’annoncera salée. Le regard rivé sur le sol poussiéreux de cet atelier ouvert aux quatre vents, l’homme au profil élancé semble déjà calculer ses dépenses en attendant que le réparateur ne se redresse pour rendre son verdict. La moto n’étant pas encore « sur pied », il faudra attendre avant de procéder au marchandage.
Comme dans l’atelier précédent, le service est facturé à la suite d’une longue négociation, « mais les deux parties finissent toujours par s’accorder sur un montant », indique Abdou Konaté.
Malgré la volatilité des revenus au quotidien et le coût exorbitant des pièces détachées, la réparation de deux-roues s’impose plus que jamais comme un pilier économique pour les réparateurs. Portée par la prolifération fulgurante des motos « Jakarta » et des livreurs qui sillonnent la capitale à longueur de journée, la demande ne faiblit jamais : chaque panne est une urgence, chaque atelier un passage obligé.
Lamine SARR (Stagiaire)

