À première vue, la vallée morte du Mamacounda ressemble à un vaste espace oublié au cœur de Tambacounda. Pourtant, ce lit naturel de près de sept kilomètres, qui traverse la ville d’est en ouest, rythme depuis des générations la vie des habitants. Tour à tour, espace de promenade, terre de maraîchage, lieu de traditions ancestrales et menace permanente en période d’hivernage, le Mamacounda incarne les paradoxes d’une ville qui vit au rythme de ses eaux. Reportage.
TAMBACOUNDA – Au cœur de Tambacounda serpente un vaste lit naturel connu sous le nom de vallée morte du Mamacounda. D’est en ouest, cette dépression naturelle dessine un long couloir d’environ sept kilomètres qui coupe la capitale orientale en deux et façonne son paysage urbain. Pendant la majeure partie de l’année, le site paraît endormi. Son lit asséché est recouvert d’herbes sauvages, de petits arbustes et, par endroits, de parcelles maraîchères cultivées par des jeunes et des femmes. Les enfants y jouent librement, les troupeaux viennent y paître et de nombreux habitants l’empruntent comme raccourci pour rejoindre les différents quartiers. Mais cette quiétude est parfois ternie par des comportements inciviques.
Quand les pluies réveillent le Mamacounda
Des tas de déchets ménagers sont déversés dans le lit de la vallée et se mêlent aux branches mortes et aux détritus végétaux accumulés durant la saison sèche.Avec l’arrivée de l’hivernage, le décor change radicalement. Après plusieurs jours de pluie, les eaux de ruissellement affluent de toutes les parties de la ville et remplissent rapidement le lit du Mamacounda. En quelques heures, la vallée renaît. Une eau brunâtre, chargée de branchages, d’herbes et de déchets, traverse la ville. Les berges retrouvent leur manteau vert, les oiseaux réapparaissent et une fraîcheur inhabituelle s’installe le long de ce corridor naturel. Les ouvrages de franchissement aménagés tout au long de la vallée facilitent les déplacements des populations vivant de part et d’autre du Mamacounda. À proximité de certains ponts, des bancs publics ont été installés, offrant aux habitants des lieux de détente où ils viennent profiter de la fraîcheur et du microclimat créés par les abords de cette vallée.
L’angoisse des riverains
Entre cadre apaisant et réalité préoccupante, le spectacle qu’offre le Mamacounda est aussi fascinant qu’inquiétant. Pour les familles installées le long du Mamacounda, chaque hivernage est synonyme de stress. « Dès que s’installe l’hivernage, c’est la psychose totale. Nous avons la peur au ventre et nous ne dormons plus profondément de peur d’être envahis par les eaux », confie Aliou Diallo, habitant d’un quartier riverain.
Son voisin, Mady Danfakha, partage la même inquiétude : « C’est parti pour des nuits blanches, assis à attendre que la pluie s’arrête. » Lorsque les précipitations sont particulièrement abondantes, le Mamacounda déborde. Les eaux envahissent les concessions, les rues, les jardins et parfois les habitations. Certaines familles sont contraintes d’abandonner temporairement leurs maisons, gravement endommagées. Les dégâts sont considérables : meubles détériorés, appareils électroménagers hors d’usage, réserves alimentaires détruites, sacs de riz et de mil emportés ou gâtés par les eaux. Après chaque épisode d’inondation, les autorités locales organisent des opérations d’assistance en distribuant du riz, de l’huile, du sucre et d’autres produits de première nécessité afin de soulager les sinistrés. L’année dernière, une femme âgée, surprise et piégée par la montée des eaux, a perdu la vie quelques instants après avoir été secourue et sortie des flots par ses voisins.
Un système naturel d’évacuation des eaux
Le Mamacounda constitue le principal exutoire naturel des eaux pluviales de Tambacounda. L’ensemble de la ville est orienté vers ce bassin de drainage. C’est pourquoi, même après de fortes pluies, les eaux stagnantes disparaissent généralement en une à deux heures. Cependant, lorsque les précipitations deviennent exceptionnelles, les canaux d’évacuation, souvent trop étroits ou obstrués par des déchets et des branchages, ne parviennent plus à absorber les volumes d’eau. Le débordement devient alors inévitable. Pour limiter ces risques, la municipalité organise chaque année des opérations de curage et de nettoyage du lit du Mamacounda avant le début de l’hivernage. Au-delà de son rôle hydraulique, le Mamacounda est profondément ancré dans l’histoire et les croyances populaires de Tambacounda. Son nom, d’origine mandingue, reste associé à de nombreux récits et pratiques traditionnelles qui lui confèrent une dimension presque mystique. C’est notamment dans cette vallée que se déroulait autrefois la danse du Moribayassa. Selon la tradition, des femmes souhaitant obtenir un enfant, trouver un mari ou protéger leur descendance formulaient un vœu avant d’accomplir ce rituel.
« À l’époque, si l’on voulait voir son vœu réalisé, on dansait le Moribayassa », raconte Aïssatou Camara, sexagénaire domiciliée au quartier Dépôt. La femme concernée portait des haillons, attachait des sandales autour de sa tête et frappait des morceaux de calebasses en guise de tambour. Entourée de chants, elle avançait en sautillant jusqu’au Mamacounda où elle abandonnait tous les objets utilisés pendant la cérémonie. Pour Bounama Kanté, enseignant et fin connaisseur des traditions locales, ce rituel symbolisait l’abandon du mauvais sort et l’accomplissement du vœu formulé. Le Mamacounda accueillait également le rituel du Djinadong, ou « danse du Djinn », organisé lorsqu’une personne était supposée être sous l’emprise d’un génie ou avoir perdu la raison. Au rythme des chants et des danses, la communauté implorait les forces invisibles afin d’obtenir la guérison de la personne concernée. Parmi les récits populaires figure aussi celui du Sosinkélin, un mystérieux cheval à une seule jambe qui, selon les anciens, traversait parfois le Mamacounda durant la nuit. Certains riverains affirmaient même entendre d’étranges cris provenant de la vallée après la tombée de la nuit.
Un potentiel encore sous-exploité
Malgré son importance, le Mamacounda demeure un espace largement sous-exploité. Six périmètres maraîchers y ont été aménagés au profit des jeunes et des femmes, mais le potentiel économique du site reste immense. Plusieurs initiatives envisagent aujourd’hui de développer le maraîchage, l’aviculture, l’assainissement et la protection de l’environnement afin de transformer cette vallée en véritable levier de développement local tout en réduisant les risques d’inondation. L’ancien adjoint au maire nourrit une ambition plus vaste encore : faire du Mamacounda « la Seine de la capitale orientale ».
Selon lui, avec une véritable volonté politique et un accompagnement de l’État, cette vallée naturelle d’environ sept kilomètres de long et d’une centaine de mètres de large pourrait devenir un espace touristique, écologique et économique majeur pour Tambacounda. Aujourd’hui encore, le Mamacounda demeure le miroir de Tambacounda. Tantôt paisible, tantôt impétueux, il nourrit les terres, entretient les mémoires et rappelle chaque hivernage la puissance de la nature. Entre patrimoine culturel, richesse environnementale et défi d’aménagement, cette vallée morte n’a jamais été aussi vivante.
Boubacar Agna CAMARA (Correspondant)

