Dans les rues, les marchés et aux arrêts de bus, un petit bout de bois se glisse discrètement entre les lèvres. Pendant le Ramadan, alors que l’on ne mange ni ne boit du lever au coucher du soleil, le cure-dent, lui, continue d’accompagner la journée. Geste d’hygiène pour les uns, simple habitude pour les autres, il suscite discussions, hésitations et regards.
Pendant le mois de Ramadan, dès les premières heures de la matinée, le cure-dent est visible partout. Dans les marchés, aux arrêts de bus, devant les boutiques, certains jeûneurs l’ont déjà à la bouche. Le soleil est encore doux, la journée commence à peine, mais le petit bout de bois est là, comme un compagnon discret du jeûne.
Au rond-point du marché de Colobane, les vendeurs s’installent tôt. Sur leurs tables, des boites remplies de cure-dents sont bien alignées. Sourakhata Ba, vendeur depuis longtemps, ne cache pas sa surprise chaque année. « Pendant le Ramadan, on pense que ça va baisser, mais non. On l’utilise la journée », souligne-t-il.
Il regarde un client qui vient d’acheter et qui met aussitôt le cure-dent à la bouche. « Tu vois, il n’attend même pas », explique t-il. Selon lui, les clients n’ont pas tous la même motivation. « Certains disent que c’est pour nettoyer les dents. D’autres disent que ça aide à supporter le jeûne. » Il précise : « Ils savent qu’ils ne doivent rien avaler. Ils font attention », gage le vendeur.
Un peu plus loin, un autre vendeur de cure-dents. Il se nomme Alpha. Pour lui, le Ramadan ne change pas grand-chose. « Les hommes, surtout, utilisent le cure-dent toute la journée », dit-il. « Le matin, à midi, l’après-midi », ajoute le vendeur ambulant.
Dans la rue, les utilisateurs parlent sans gêne. Mamadou, rencontré près d’un chantier, explique : « On travaille, on parle, la bouche devient sèche. Le cure-dent, il aide à amuser la bouche ». Pour lui, ce n’est pas une question religieuse compliquée. « Je ne mange pas, je ne bois pas. Le cure-dent ne nourrit pas, mais aide à ressentir moins le ramadan ».
Ibrahima, chauffeur de « clando », partage le même avis. « Quand tu conduis toute la journée, la bouche chauffe », soutient-il, avant de sortir un cure-dent de sa poche. « Ça enlève l’inconfort », fait-il savoir. Il insiste : « Il faut juste faire attention à ne rien avaler ».
Mais tout le monde n’est pas aussi sûr. Assise à l’ombre, Khadija regarde les passants. « Je vois beaucoup de gens l’utiliser la journée », indique-t-elle. « Mais moi, je n’ose pas », confie-t-elle. Elle explique sa peur calmement. « Et si un petit morceau descend dans la gorge sans que je m’en rende compte ? », s’interroge-t-elle.
À mesure que la journée avance, l’usage continue. À midi, sous le soleil, on voit encore des cure-dents aux coins des lèvres. L’après-midi, quand la fatigue se fait sentir, certains l’utilisent pour tromper l’attente. « Ça occupe la bouche », confie un jeune rencontré à un arrêt de car rapide. Le temps passe un peu plus vite pour lui.
Les vendeurs remarquent toutefois une chose. « Vers la fin de la journée, les ventes diminuent », explique Alpha. Quand le soleil commence à baisser, les cure-dents disparaissent peu à peu. Les conversations se tournent vers le repas du soir. Les vendeurs restent assis, fatigués eux aussi, mais satisfaits.
« Le Ramadan est spécial », déclare Sourakhata. « Même les petits objets prennent une grande importance ».
Le cure-dent, pendant le Ramadan, n’est pas caché. Il est là, utilisé en plein jour, assumé par beaucoup. Pour certains, c’est une question d’hygiène. Pour d’autres, une habitude difficile à laisser. Et pour quelques-uns, un risque qu’ils préfèrent éviter.
Un petit bout de bois, mais qui raconte beaucoup sur la manière dont les jeûneurs vivent leur Ramadan, entre habitudes, prudence et patience.
Amadou KEBE

