Écrit par Denis Creissels et Yaya Dramé, « Dictionnaire mandinka-français » dépasse le simple exercice lexicographique. Consacré à la variante mandinka du Pakao, l’ouvrage propose la sémantique et le mouvement séculaire d’une langue et d’une communauté historique, de son territoire et de son identité.
C’est un dictionnaire, et il y a du français. Mais n’allez surtout pas y chercher les significations de « anthropique », « cosmogonie », « effluent », « karst », « paltoquet », « pertuis », ou quelque mot français difficile. Vous n’y trouverez encore moins les explications de « zancle », « zamier », « zapette » ; le dico en question s’arrête à la lettre Y.
« Dictionnaire mandinka-français », écrit par les linguistes Yaya Dramé et Denis Creissels, est un dictionnaire de version de la langue mandinka en français. L’ouvrage de 633 pages, consacré à la variété vivante du mandinka de la région naturelle de Pakao, résulte de dix années de recherche, de collecte et de vérification sur le terrain. Il présente le vocabulaire usuel des actuels locuteurs de la langue.
Le mandinka parlé tous les jours, au bout de la rue, et dans les échanges les plus populaires. Les termes rares ou désuets sont élagués pour ce lexique courant. Le dictionnaire a aussi une bonne teneur de néologismes et d’usages contemporains. On trouve, par exemple, « pérésídáŋ » (lire « pérézidang »), pour président.
La majeure partie des entrées est par ailleurs accompagnée d’exemples illustratifs. Pour expliquer « pérésídáŋ » toujours, on a au-dessous du mot la suivante phrase : « pérésídáŋkútòo yè à lá siirágó tăa káyíròo lè kónò ». Ce qui signifie, en français : « le nouveau président a pris ses fonctions dans le calme ». On trouve aussi le même principe pour le député (« dèpítêe »), parlement (« dèpítêebùŋò »), etc., cela renseignant peut-être du déphasage entre nos systèmes politiques traditionnels et celui de l’Occident installé avec la colonisation. Prison se dit presque pareil en wolof (« kaso ») et en mandika (« kàsôo).
Concernant la transcription des tons, qui est une des originalités de l’ouvrage, l’éditeur et les auteurs expliquent que sa notation n’est pas tant indispensable pour un usage des langues mandingues à l’écrit. Les tons demeurent cependant, selon eux, un aspect essentiel de ces langues dans leur fonctionnement oral. « Nous avons tenu à les noter dans un souci de précision scientifique », indiquent-ils.
Il y a ainsi un souci de la sonorité de la parole, sa musicalité. Les indications grammaticales, les formes définies et indéfinies, les variations vocaliques et tonales montrent une langue dans toute sa souplesse, loin de la vision réductrice d’un simple instrument de communication. L’ancrage est donc une autre originalité de ce dictionnaire, rendant les aspects courants de cette langue dans le Pakao, dont est originaire l’un des deux auteurs, Yaya Dramé.
Un geste patrimonial
Nous remarquons toutefois des homophonies chez certains mots dont le dictionnaire sert les traductions. Insomnie et effronterie ont par exemple dans le dictionnaire la même orthographie, «ñáaajàa ». Il y a également des traductions improbables, pour un étranger à la langue tout du moins. « Kátádánfù » pour football, « jiisèe » pour eau douce,… Il y a aussi des principes similaires à d’autres langues locales, comme concernant les fêtes religieuses qui s’accordent aux mois. Tabaski se dit « bànnàasálòo », et «bànnàakónóŋò » signifie le 11e mois de l’année lunaire.
Le coauteur Yaya Dramé, qui a fait parvenir un exemplaire de « Dictionnaire mandinka-français » à notre rédaction, l’a accompagné d’une note où il indique que, « Au-delà de sa vocation lexicographique, cet ouvrage s’inscrit dans une démarche de préservation, de documentation et de valorisation de la langue mandingue et du patrimoine culturel sénégalais ». Ce dictionnaire est un geste de conservation et de garantie.
Ses auteurs fixent sur le papier une langue essentiellement portée par la voix et la transmission orale, tout en respectant ses particularités phonétiques et grammaticales. L’œuvre cosignée par Dramé et Creissels est telle une union entre la linguistique et la mémoire. Yaya Dramé note aussi que c’est un travail destiné aux étudiants, aux chercheurs, aux enseignants, ainsi qu’à tous ceux qui sont désireux de découvrir l’une des langues fondatrices du patrimoine mandé.
À travers le mandinka du Pakao, l’ouvrage expose une Afrique de l’Ouest syncrétique, traversée par les échanges, les héritages et les continuités. C’est un dictionnaire qui ne se contente pas que de traduire les mots. Il marque aussi l’histoire, la géographie, la voix et les pulsions auxquelles ils participent à la réalité. Le mandinka, appelé aussi socé au Sénégal, en Gambie et en Guinée-Bissau, appartient à la grande famille des langues mandingues, aux côtés notamment du bambara, du malinké et du dioula.
Héritières de la langue de l’ancien empire du Mali, ces langues ont accompagné au fil des siècles les circulations commerciales, les migrations et la diffusion de cultures et religions en Afrique occidentale. « Ces langues, issues d’une histoire et d’un espace culturel communs, conservent une intercompréhension qui témoigne de leur unité profonde », lit-on dans la quatrième de couverture.
Cette dernière partie du livre présente aussi les auteurs. Denis Creissels est un professeur émérite de linguistique. Il est notamment connu pour ses travaux sur les langues mandingues. Il est réputé apporter une rigueur scientifique et une expertise typologique de renommée internationale, fort qu’il est de ses décennies de recherches en Afrique de l’Ouest.
Yaya Dramé est enseignant-formateur et chercheur en linguistique. Locuteur natif du Pakao, il a consacré dix années à documenter sa langue maternelle, le mandinka. Son travail est quelque part un vibrant hommage à l’identité de sa communauté et à la richesse de son patrimoine oral.
Mamadou Oumar KAMARA

