La cérémonie de ce matin consacre la remise de diplômes a ceux qui terminent leur formation au lycée d’excellence de Diourbel.
Chers élèves vous êtes issus d’un concours, et seulement qui dit concours pense à une sélection. On réussit à un concours non pas seulementparce qu’on a la moyenne. Il faut plus que la moyenne parce qu’on doit faire partie des meilleurs.
Je me réjouis que les autorités de votre établissement aient porté leur choix sur l’éminent professeur Khadim MBACKE, ancien directeur de recherche à l’IFAN Cheikh Anta DIOP.
De mon point de vue il faut célébrer les gens de leur vivant pour susciter un sentiment d’émulation chez la nouvelle génération et la postérité. Car il y a dans l’histoire de chaque peuple des hommes et des femmes dont les brillants vécus sont inscrits sur l’écorce des baobabs millénaires comme une écriture en incuse d’oracle.
Il est souhaitable de célébrer les gens de leur vivant car un honneur décerné à titre posthume est fait pour quelqu’un qui par définition n’est plus là pour en savourer la substance. Blaise DIAGNE ne disait pas autre chose quand il prononçait l’oraison funèbre de Pierre CHIMERE maire de Saint-Louis « Tout homme que le destin a mené au terme fatal renferme dans sa dépouille et l’emporte vers l’éternité de l’inconnu, une grande leçon qu’il est parfois bon que les vivants retiennent pour atténuer l’excès de l’agitation dont nous ne sommes que les serviles instruments »
Quand on célèbre les gens de leur vivant, on incite leurs contemporains à imiter leurs exemples. Cette attitude est un moteur d’inspiration spirituelle. Elle permet également à celui qu’on désigne de savoir que sa vie est utile. C’est une source de fierté légitime pour l’intéressé, les membres de sa famille, tout comme ses amis.
Dans ladite cérémonie, il est quelque peu difficile au parrain de parler de lui-même. Blaise PASCAL disait que le Moi est haïssable.
Par ailleurs, Il faut toujours éviter de tomber dans l’autoglorification interdite en par la parole divine : « Ne vantez pas vous-mêmes votre pureté » (Coran Sourate 53 verset 32).
Ma modeste contribution en cette cérémonie consistera à agir en témoin de moralité.
Je tiens ce privilège d’une solide amitié qui me lie au professeur Khadim MBACKE. Il s’agit d’une amitié bientôt cinquantenaire. Amitié qui s’est forgée dans les affres de l’exil. Nous nous sommes connus précisément à la Résidence de Massy, dans la banlieue parisienne, en nos qualités respectives d’étudiant de troisième cycle en Islamologie pour Khadim et d’étudiant de troisième cycle en Droit Privé pour moi-même.
Qui dit exil songe à la solitude, à la souffrance, à la nostalgie du pays natal. Certes l’exil permet de tremper le caractère; mais il est parfois un prétexte fort commode pour lâcher la bride au libertinage, en raison de l’éloignement des pesanteurs sociales du terroir qui dissuadent des mauvais comportements et autres inconduites.
Je tiens ici à témoigner solennellement que Khadim a su regarder du côté de la hauteur, il s’est refusé à s’embourber dans les marécages du libertinage. Il s’est comporté en digne ambassadeur dans le sens où celui-ci est censé véhiculer, symboliser les valeurs les plus hautes de son terroir, de sa patrie dans le pays d’accréditation. Faisant allusion à l’avancée technologique occidentale, Roger GARAUDY ne soulignait-il pas à propos de la colonisation que « le triomphe des armes les plus lourdes ne signifie pas forcément celui des cultures les plus hautes ».
Quand on témoigne, on doit naviguer entre deux écueils : Eviter de dire pour celui pour qui on témoigne des choses qui l’empêcheraient de dormir parce que relevant purement de la flatterie. L’auteur ne peut parler de lui-même (sauf à rédiger ses mémoires) car il risque de faire preuve de narcissisme.
L’autre écueil : c’est pour celui qui témoigne de dire des choses qui gronderaient sa conscience parce que le témoignage distillerait des contrevérités. C’est, muni de ces précautions qui me servent de gouvernail que je songe à procéder à ce modeste témoignage.
Personne n’est libre, ni libérée de l’histoire dont elle a héritée. Je m’excuse d’avoir à offusquer la modestie de mon ami Khadim.
Un éminent érudit du Mouridisme m’indiquait, un jour au cours d’une conversation, que la famille MBACKE se subdivisait en trois branches dont chacune avait sa caractéristique principale :
La branche issue d’Amadou Sokhna BOUSSO se singularise par son savoir, son instruction, c’est la branche des lettrés.
La branche issue d’Ibrahima Awa NIANG se distingue par son dynamisme, son esprit d’entreprise, son autonomie, c’est la branche des hommes d’action.
la branche issue de Balla Aïssa, a pour originalité la bénédiction, l’aisance matérielle. Elle bénéficie de cette caractéristique principale par le plus prestigieux de ses représentants : Cheikh Ahmadou Bamba. C’est la branche des « borom barké » pour reprendre l’expression wolof.
De par ses origines, parce qu’issu du côté paternel d’Amadou Sokhna BOUSSO et du côté maternel d’Ibrahima Awa NIANG, Khadim Mor MBACKE est à la confluence du savoir et du dynamisme. C’est un savant doublé d’un homme d’action.
Il convient de noter que Khadim n’est pas issu directement du Cheikh Ahmadou Bamba mais il en est pourtant un parent très proche. En effet, du côté paternel, il est issu d’Amadou Sokhna BOUSSO:
père de Asta Walo mère de Mame Diarra BOUSSO mère du Cheikh Ahmadou Bamba Fondateur du Mouridisme.
père de Hafsatou MBACKE mère de Faty Issa DIOP mère de Mame Thierno Birahim.
père de Saad MBACKE père de Saïd MBACKE père de Serigne Mor Dodj père de Khadim Mor MBACKE.
Du côté maternel sa proximité d’avec Cheikh Ahmadou Bamba est plus courte. En effet Sokhna Aminata MBACKE la mère de mon ami Khadim MBACKE est fille de Serigne Hafé MBACKE lui-même petit frère de Cheikh Anta MBACKE (tous les deux sont fils de Momar Anta Sally père du Cheikh Ahmadou Bamba).
Khadim MBACKE a cependant fort bien compris que la seule dépendance de la naissance est contraire à l’Islam. Se glorifier de ses ancêtres devient une vantardise quand on n’en incarne pas les qualités. Quand on peut se prévaloir, avec légitimité d’une ascendance illustre, on a l’obligation sacrée de faire en sorte que l’apologie de la naissance soit en adéquation avec la noblesse de comportement, caractéristique de l’ancêtre dont on se réclame.
Comme dirait Roger GARAUDY, « rester fidèle c’est transmettre du foyer des ancêtres non la cendre mais la flamme ».
Dans la tradition sénégalaise, Khadim MBACKE se révèle comme un marabout « atypique » car bien que symbolisant toutes les qualités qu’on reconnait aux vrais marabouts, à savoir une érudition incontestable dans les sciences islamiques coraniques, une piété réelle dénuée de toute ostentation, une grande sagesse, une alliance harmonieuse entre le faire et le dire, bref, le culte de la parole donnée. Il se démarque néanmoins de cette « caste » en en refusant les prébendes et les servitudes. Khadim est un homme libre. Même s’il est issu d’une famille religieuse très prestigieuse, il refuse d’utiliser ce privilège de naissance pour en faire un fonds de commerce, une rente de situation. A l’enlisement dans l’inertie, il a préféré l’essor de l’initiative.
A ceux qui s’offusqueraient de m’entendre parler de cette notion de « privilège de naissance » dans un pays démocratique, je rétorquerais qu’il ne faut pas confondre l’égalité de droit qui est théorique et l’égalité de fait qui est chimérique.
Dans son parcours professionnel, le professeur Khadim MBACKE s’est révélé comme un chercheur exceptionnellement fécond.
Je ne prétends pas à l’exhaustivité dans l’énonciation. Citons entre autres :
Dans une collection qu’il a dénommée « Etudes Islamiques » :
Le Coran et la femme ;
Islam et Société ;
Daaras et droits de l’enfant ;
Soufisme et confréries religieuses au Sénégal.
La traduction française de:
Nahj qada’il hadj ou La voie vers la satisfaction des besoins des disciples en matière de règles de conduite. (Traité de morale islamique de Cheikh Ahmadou Bamba) ;
L’abreuvement du commensal dans la douce source d’amour du Cheikh al Khadim ou La biographie du Cheikh Ahmadou Bamba par Cheikh Mouhamadou Lamine DIOP Dagana ;
Les bienfaits de l’Eternel ou la biographie de Cheikh Ahmadou Bamba MBACKE par Serigne Bachîr MBACKE.
L’édition de sa thèse de doctorat d’Etat sous le titre :
Le pèlerinage aux lieux saints de l’Islam. Participation sénégalaise 1886-1986.
-Orthodoxie et hétérodoxie dans la pensée religieuse de l’Islam (2014) ;
-A l’Ecole du Coran (2e édition). Lecture sélective et commentée des Sourates du Noble Coran.
Dans son ouvrage autobiographique intitulé « Le parcours d’un arabisant de Touba », Khadim MBACKE retrace le cheminement d’un élève de l’école coranique de Touba qui, de son terroir, après ses humanités coraniques , ira faire ses études secondaires et supérieures à Médine la ville du prophète. En 1974 Khadim MBACKE réussit à la maîtrise (Bac + 4) à l’Université islamique de Médine tout en étant major de sa promotion. Ce fut la toute première fois qu’un africain devenait major de sa promotion dans une université arabe. Cet événement fut relayé en son temps par la radio marocaine.
Le 26 septembre 1983 : Khadim MBACKE eut l’insigne honneur et le rarissime privilège de dispenser un cours magistral au sein de la grande mosquée sacrée de la Mecque. Il poursuivit ses études à Paris, à la Sorbonne, avant de les couronner par une thèse de Doctorat ès Lettres soutenue à l’UCAD en 1991.
Il devient par la suite Directeur de Recherche à l’IFAN et Chef du Département Islamologie de la même structure.
Cet ouvrage révèle que l’auteur a eu un important nombre de publications dans les revues étrangères et participé à des manifestations scientifiques organisées en Afrique, en Asie, en Europe et en Amérique et établi des relations de coopération avec des institutions et des personnalités scientifiques de renommée internationale.
Il faut l’avouer, ce parcours exceptionnel, il le doit à sa persévérance, à cette volonté inébranlable dont on dit que là où elle est, il y a un chemin. Il le doit, également, à la figure emblématique d’El Hadj Falilou MBACKE 2ème Khalife Général des Mourides qui :
* a lui-même baptisé Khadim MBACKE,
* lui a fait débuter son apprentissage du Coran ;
* lui a offert une bourse pour qu’il aille étudier à l’étranger ;
* et lui a même offert un Pèlerinage à la Mecque que Khadim effectua pour la première fois à l’âge de 16 ans.
A l’Université de Médine, un de ses professeurs égyptiens émettait une réflexion sur l’environnement en citant le verset 12 du chapitre 36 du Coran (1) Coran XXXVI, 12 : « En vérité, c’est nous qui ressuscitons les morts. C’est nous qui faisons enregistrer leurs actes et les suites bonnes ou mauvaises qui en découlent. En fait, tout est recensé par Nous dans un Livre d’une clarté limpide ».
: Ce professeur estimait que les déchets par lesquels nous polluons les places publiques entraient dans le champ d’application de ladite disposition : le comportement irrationnel environnemental fera l’objet d’un compte rendu dans l’au-delà.
Malgré son jeune âge Khadim aura bien retenu la leçon. Son illustre homonyme indique dans un de ses poèmes : qu’« instruire un jeune c’est graver dans le roc, instruire un vieux c’est écrire à la surface de l’eau ». A son retour de ses études supérieures, Khadim a acquis à Touba une maison au quartier dénommé « gare bou mack ». Il avait remarqué non loin de sa concession un endroit servant de décharge publique. Il sollicita à cet effet Serigne Saliou MBACKE le 5e Khalife Général des Mourides qui mit gracieusement à sa disposition ledit terrain où il a fait édifier une grande mosquée et un centre d’éducation et de formation islamiques. Cette mosquée sert aussi à la prière du Vendredi pour désengorger la grande mosquée de Touba. Car il est de notoriété publique que la ville sainte de Touba a connu un essor fulgurant dans ses dimensions géographiques et démographiques.
Il m’est arrivé d’avoir une entrevue inoubliable avec le Président Ousmane CAMARA, une grande figure de la vie politique sénégalaise ; cette entrevue faisait suite à la publication de son remarquable ouvrage intitulé « Mémoires d’un juge africain, itinéraire d’un homme libre ». Au détour de notre conversation, je lui faisais remarquer le caractère admirable des pages qu’il avait consacrées aux relations heurtées entre le Président SENGHOR et le khalife Abdoul Ahad MBACKE. Je lui soulignais en même temps, que le Professeur Khadim MBACKE dans son très bel ouvrage intitulé « Soufisme et confréries religieuses au Sénégal » s’était fait l’écho de pareilles difficultés. Ousmane CAMARA me confessa alors : « En ma qualité de Ministre de l’Enseignement Supérieur, j’ai recruté le même jour à l’IFAN trois fils de marabout (doomu sokhna) ; mais d’entre eux, seul Khadim m’a fait honneur en persévérant à la tâche ».
Autre volet anecdotique : il faut magnifier le travail de titan qu’a abattu Khadim MBACKE en procédant à la révision d’une traduction française du Saint Coran, pendant une durée de deux mois et demi, sur demande des Autorités Saoudiennes.
Les commanditaires de ce travail faisaient preuve d’un grand empressement à le voir finir cette tâche. Khadim leur opposa un refus obstiné de bâcler cette tâche comme il l’indique lui-même dans son récit autobiographique : « le travail scientifique est incompatible avec la précipitation, sa conduite avec une attention soutenue devient une obligation quand le Livre de Dieu est concerné : la garantie de la qualité du travail justifie les plus grands sacrifices ». Il indique ailleurs que : « par mon destin, j’incarne les liens spirituels que Dieu a créés entre les Arabes et nous ». Cela témoigne de tout un legs historique, plus que millénaire.
Il convient de noter que Khadim a porté sur les fonts baptismaux FSSI (Fonds Sénégalais de Solidarité Islamique). Il a présidé aux destinées de cette structure durant plus de quinze ans.
Le professeur Khadim MBACKE est un homme de culture dans ce sens ou Culture signifie choix, fidélité à des normes jalouses qui exigent la plus intransigeante permanence. La culture n’a jamais été l’abandon de la conscience et de la volonté aux flots mouvants des apports successifs.
La culture doit non seulement tendre à meubler l’esprit, à accumuler des connaissances tout en aiguisant l’intelligence. La culture doit aussi servir à former le caractère, à fortifier la volonté, à distinguer le vrai du faux, à discerner et à susciter la vertu. Une culture bien comprise et réellement salutaire doit exercer une influence moralisatrice sur l’individu et la société. En un mot, elle doit nécessairement être en moteur d’éducation morale.
Venons-en maintenant aux récipiendaires de ce matin. Chers élèves, cette cérémonie de remise de diplômes consacre le succès de plusieurs années de labeur, de persévérance ; avec le soutien inconditionnel de vos parents à qui vous devez beaucoup ; sinon tout. Un pareil moment de joie mérite de chaleureuses félicitations. Votre parcours sinueux semé d’embûches vous a permis de savoir que la trop grande facilité ennuie comme la trop grande difficulté décourage ; et que le bonheur expire s’il absorbe trop vite cette épaisseur de résistance qui, s’interposant entre nos vœux et la réalité, rendent l’effort intéressant et passionnante la victoire. Ce moment de joie est intense mais il ne s’agit que d’une étape dans la vie. Le diplôme est certes important, mais il ne s’agit que d’un outil, et plus important, est ce que l’on secrète avec l’outil. Il reste encore du chemin dans la vie de l’école car ces élèves vont poursuivre leurs études à l’université. Vous quittez une étape importante de la vie scolaire pour une étape supérieure : celle de l’université et, surtout pour aller affronter, en même temps, l’école de la vie. Celle-ci est fortement semée d’embûches surtout en ces temps de matérialisme débridé comme le souligne si bien le philosophe français Regis DEBRAY : « Pour la première fois dans l’histoire de notre civilisation, l’homme exemplaire n’est plus un homme désintéressé. La notoriété s’est totalement indexée sur le niveau de la richesse. L’échelle des revenus est devenue l’échelle des valeurs ». Vous songez maintenant à vous insérer dans la vie professionnelle pour ne pas dire la vie tout court. Celle-ci exige une éthique, des qualités. Le savoir acquis à l’école doit reposer sur des valeurs, pour reprendre les propos de Léon TOLSTOÏ : « de toutes les sciences que l’homme peut et doit savoir, la principale c’est la science de vivre de manière à faire le moins de mal et le plus de bien possible », c’est de pareilles valeurs qui vous assureront le succès dans la vie ; une certaine qualité comportementale est indispensable comme le disait si bien le doyen René SAVATIER : « Les générations qui montent ont cessé d’une manière irréversible de respecter, à travers les hommes, les fonctions qu’ils remplissent à moins que ces hommes ne sachent faire respecter en leur personne même, les fonctions qu’on leur confie. Bonne ou mauvaise, cette évanescence des respects préconstitués doit être tenue pour un fait ».
Le marabout Cheikh Ahmed Tidiane SY opinait dans le même sens en affirmant que « Le savoir qui ne conduit pas à l’action juste est un fardeau et l’action sans savoir est une errance »
Chers élèves, Dieu fasse que vous connaissiez dans la vie une réussite professionnelle éclatante qui vous fera oublier les souffrances endurées ainsi que les sacrifices consentis par vos braves parents et l’Etat sénégalais. Dieu fasse que vous soyez dignes de votre illustre parrain le professeur Khadim MBACKE. Que dieu accorde longévité et santé de fer à cet ambassadeur itinérant de l’islam qu’est le professeur Khadim MBACKE.
Chers élèves,
Félicitations et bonne chance !
Que Dieu vous aide à persévérer dans la voie de la droiture, du beau et du bien !
Professeur Ndiack FALL
Enseignant Chercheur en droit privé à la faculté des Sciences Juridiques et Politiques de l’université Cheikh Anta DIOP de Dakar ( à la retraite).
Médaillé d’honneur de la Police et de l’Administration Pénitentiaire


