Facilitateur du dialogue entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants, le président de la Coalition nationale pour l’éducation pour tous (Cnept), Silèye Gorbal Sy évoque, dans cet entretien avec « Le Soleil », les défis de l’école sénégalaise. Coordonnateur de la Coalition africaine pour l’alphabétisation, il estime que l’État doit faire de l’éducation et de l’alphabétisation le moteur de sa transformation.
Dans un contexte de contraintes budgétaires, quelles sont, selon vous, les trois réformes les plus urgentes que le Sénégal doit engager en faveur de l’éducation?
L’éducation demeure le socle du développement durable et de la cohésion sociale. Même dans un contexte marqué par des ressources limitées, il est possible d’engager des réformes à fort impact à condition de faire les bons choix. La première urgence consiste à renforcer la gouvernance du système éducatif à travers une gestion plus transparente et plus efficace des ressources publiques. Chaque investissement doit être orienté vers l’amélioration des conditions d’apprentissage et de la qualité des enseignements grâce à des mécanismes rigoureux de suivi et d’évaluation.
La seconde priorité concerne les enseignants, véritables piliers du système éducatif. Il est indispensable de poursuivre les efforts de revalorisation de leur métier en améliorant leur formation initiale et continue, leur accompagnement ainsi que leurs conditions de rémunération. Un enseignant bien formé et motivé est un facteur déterminant dans l’amélioration des performances scolaires et dans la réduction des abandons. Enfin, le système éducatif ne peut plus faire l’économie de l’innovation pédagogique. L’intégration du numérique et de nouvelles technologies dans les programmes, la formation des enseignants aux outils digitaux ainsi que la modernisation des équipements permettront d’adapter l’école sénégalaise aux exigences du XXIe siècle.
Vous avez été un facilitateur dans le dialogue entre le gouvernement et les syndicats d’enseignants. Plusieurs mois après la signature du protocole d’accord, quel bilan faites-vous de sa mise en œuvre ?
Le protocole d’accord signé en avril 2026 a marqué une étape importante dans le renforcement du dialogue social au sein du secteur de l’éducation. Le comité technique chargé d’en assurer le suivi, dont la Cnept fait partie, a d’ailleurs tenu sa première réunion sous la présidence effective du ministre de la Fonction publique, du Travail et du Renouveau du service public. Cette dynamique traduit une volonté commune de préserver un climat social apaisé. Plusieurs avancées sont déjà perceptibles. Les discussions ont permis d’améliorer les conditions de travail des enseignants, de progresser sur la revalorisation salariale et d’installer des cadres de concertation réguliers entre les différentes parties. Toutefois, certaines dispositions nécessitent encore une concrétisation effective. C’est notamment le cas du paiement intégral de certaines primes et des augmentations prévues, dont les retards continuent d’alimenter des frustrations. Il demeure indispensable de mettre en place un véritable dispositif de suivi reposant sur des indicateurs précis.
La Cnept expérimente des formations en intelligence artificielle et en numérique, notamment à Mont-Rolland. Quels enseignements tirez-vous de cette expérience et comment envisagez-vous son extension sur l’ensemble du système éducatif sénégalais ?
L’expérience conduite à Mont-Rolland constitue une étape importante dans l’introduction du numérique et de l’intelligence artificielle dans la formation des enseignants. Elle a permis de constater un réel engouement des participants pour ces nouveaux outils. Ce qui veut dire que les acteurs du système éducatif sont prêts à s’approprier les innovations technologiques lorsqu’ils bénéficient d’un accompagnement adapté. Cette expérimentation a également mis en lumière plusieurs défis, notamment la disponibilité des équipements, l’accès à une connexion de qualité et la nécessité de développer des contenus pédagogiques mieux adaptés aux réalités locales. Ces enseignements montrent que l’extension du projet devra s’appuyer sur une stratégie nationale structurée intégrant la formation initiale et continue des enseignants et la promotion d’un usage responsable de l’intelligence artificielle.
Les perspectives offertes par ces technologies sont considérables. Elles permettent de personnaliser davantage les apprentissages, de diversifier les méthodes pédagogiques, de faciliter certaines tâches administratives et de renforcer l’accompagnement des élèves. L’intelligence artificielle ne doit, toutefois, pas être considérée comme une finalité, mais comme un outil au service d’une école plus inclusive, plus innovante et plus performante.
En tant que coordonnateur de la Coalition africaine pour l’alphabétisation, comment le Sénégal peut-il accélérer la lutte contre l’analphabétisme?
Le Sénégal dispose de nombreux atouts pour accélérer la lutte contre l’analphabétisme à condition d’inscrire cette ambition dans une stratégie nationale cohérente où les nouvelles technologies occupent une place centrale. Nous pensons que l’État doit faire de l’éducation et de l’alphabétisation le moteur de sa transformation. Cela suppose d’abord une meilleure coordination entre les différents ministères concernés, notamment ceux en charge de l’Éducation, de la Formation, des Technologies et de la Communication, afin de définir des politiques harmonisées, de mobiliser les ressources nécessaires et d’assurer un suivi régulier des résultats. Cette stratégie doit également reposer sur des programmes d’alphabétisation adaptés aux réalités des populations. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture doit désormais être associé à l’acquisition de compétences numériques de base grâce à des contenus accessibles en langues nationales et diffusés à travers des applications mobiles, des plateformes numériques ou des dispositifs pouvant fonctionner même dans les zones faiblement connectées. La forte pénétration du téléphone portable au Sénégal constitue, à cet égard, une opportunité qu’il convient de mieux exploiter pour démocratiser l’accès aux savoirs. L’objectif est de faire de l’alphabétisation un puissant levier d’inclusion sociale et de développement en s’appuyant sur les possibilités offertes par le numérique.
Vous appelez la diaspora sénégalaise à s’impliquer davantage dans le financement et le développement de l’éducation. Quelles initiatives concrètes comptez-vous mettre en place pour transformer cet appel en investissements durables au profit de l’école sénégalaise ?
La diaspora sénégalaise représente un formidable potentiel de compétences, d’expertise et de financement qui peut contribuer durablement au développement de l’éducation, en particulier dans le domaine de l’alphabétisation qui demeure encore insuffisamment financé. Pour transformer cette volonté en actions concrètes, il apparaît indispensable de mettre en place des mécanismes transparents capables d’inspirer confiance aux Sénégalais établis à l’étranger.
L’une des pistes envisagées consiste à créer un fonds dédié au financement de projets éducatifs et d’alphabétisation, administré selon des règles de gouvernance associant les représentants de la diaspora, les autorités nationales et les partenaires techniques. Cette démarche pourrait être complétée par une plateforme numérique permettant aux contributeurs de sélectionner les projets qu’ils souhaitent soutenir, de suivre l’utilisation des ressources mobilisées et de mesurer concrètement l’impact de leurs investissements. Au-delà du financement, la diaspora peut jouer un rôle majeur dans le transfert de compétences. Des programmes de mentorat, de volontariat, de formation à distance ou de partenariats entre établissements sénégalais et experts vivant à l’étranger permettraient aussi de renforcer les capacités des enseignants et des encadreurs.
Quel message souhaitez-vous adresser aux acteurs de l’éducation pour consolider les acquis et relever les défis qui persistent ?
Je souhaite lancer un appel à la mobilisation de l’ensemble de la communauté éducative. Les autorités sont invitées à poursuivre les réformes engagées, à consolider la gouvernance du système éducatif, à garantir une gestion transparente des ressources et à maintenir les investissements en faveur de l’innovation pédagogique. La transformation durable de l’école sénégalaise exige une vision claire, une volonté politique constante et une coordination efficace entre tous les acteurs.
J’adresse également un message de reconnaissance aux enseignants dont l’engagement quotidien demeure le principal moteur de la réussite des élèves. Dans le même esprit, les partenaires techniques et financiers sont appelés à inscrire davantage leur soutien dans des projets structurants, notamment dans les domaines des infrastructures, de la formation et de l’intégration des technologies éducatives. Les parents d’élèves ont eux aussi une responsabilité essentielle dans le système éducatif. Leur implication dans le suivi de la scolarité, la promotion de la discipline et l’accompagnement des enfants demeurent des facteurs déterminants. Plus que jamais, la réussite de l’école sénégalaise repose sur une responsabilité collective.
Entretien réalisé par Daouda DIOUF

