Alors que des chercheurs de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) alertent sur la présence de germes révélateurs d’une contamination d’origine fécale dans certains sachets d’eau vendus à Dakar et à Mbour, le commerce continue de prospérer. À Petersen, où des milliers de voyageurs transitent chaque jour, vendeuses et consommateurs font vivre un marché devenu incontournable.
D’une main, Awa Diagne encaisse une pièce de 50 Fcfa. Elle plonge l’autre dans une glacière remplie d’eau et de glace pour en sortir un sachet transparent. Le client déchire aussitôt un coin du plastique avec les dents avant d’avaler de longues gorgées. Quelques secondes plus tard, un autre voyageur tend déjà sa monnaie.
À Petersen, au cœur de l’une des plus grandes gares routières de Dakar, le même geste se répète des milliers de fois chaque jour. Pourtant, des chercheurs viennent d’alerter sur la présence de germes révélateurs d’une contamination d’origine fécale dans certains sachets d’eau.
En ce lundi 6 juillet 2026, le soleil écrase Petersen, dans le quartier du Plateau, et fait ruisseler les corps sous une chaleur étouffante. Les bus démarrent dans un nuage de fumée noire tandis que les apprentis hèlent les passagers. Les klaxons se répondent d’un bout à l’autre de la gare. Au milieu de cette agitation, les appels des vendeuses résonnent sans relâche. «Aywa Ndox bu sedd, fukki deureum !» ( De l’eau fraîche à 50 Fcfa ! ). Les glacières bleues sont alignées le long des quais. À chaque arrêt de bus, elles sont prises d’assaut. « Aujourd’hui, avec cette chaleur, je vais vendre tous mes cartons avant la fin de l’après-midi », lance Awa Diagne, sans cesser de servir les clients.
En quelques minutes, elle écoule une dizaine de sachets. Les billets passent d’une main à l’autre. Les pièces s’accumulent dans une petite boîte en plastique. Les sachets disparaissent presque aussitôt des glacières. « Les gens ont soif. Ici, on ne vend pas seulement de l’eau, on vend de la fraîcheur », glisse-t-elle dans un sourire.
À quelques mètres de là, Mariama Seck est installée sous un parasol. Depuis huit ans, elle vend exclusivement des sachets d’eau. « C’est mon seul travail. Avec ce que je gagne, je paie le loyer, la nourriture et les études de mes enfants. Si je ne viens pas vendre, personne ne fera vivre ma famille », explique-t-elle, le regard déjà tourné vers un nouveau client.
Selon elle, la saison chaude est de loin la plus rentable. « Quand le soleil tape fort, les clients achètent sans discuter. Certains chauffeurs prennent cinq ou dix sachets d’un seul coup avant de repartir », raconte-t-elle.
À Petersen, les vendeuses sont nombreuses. Certaines arrivent avant 7 heures pour préparer leurs glacières. D’autres restent jusqu’à la tombée de la nuit. « Ce n’est pas un métier facile », souffle Khady Diaby, une autre commerçante. «Nous passons toute la journée debout sous le soleil. Mais nous n’avons pas d’autre activité ».
Le succès des sachets d’eau ne se dément pas. À 50 Fcfa, ils demeurent le moyen le plus accessible de se désaltérer. Conducteurs de bus, apprentis, commerçants, élèves, fonctionnaires ou voyageurs en consomment quotidiennement.
Des consommateurs peu informés
Devant un bus Tata de la ligne 25 en partance pour les Parcelles Assainies, Abdou Wagne vide son sachet en quelques secondes. «J’en bois au moins cinq par jour. Avec cette chaleur, je ne peux pas faire autrement», confie-t-il.
Connaît-il les conclusions de l’étude menée par les chercheurs de l’Ucad ? Il secoue la tête. « Non. Je pensais que les contrôles concernaient uniquement le contenu. Je ne savais pas que le plastique pouvait aussi poser problème ».
La même surprise se lit chez Fatou Diop, gérante d’une gargote. « On boit cette eau depuis toujours. Si le sachet peut transmettre des microbes, il faudrait informer les gens. Beaucoup l’ignorent complètement », affirme-t-elle, tout en servant ses clients.
Autour des glacières, les scènes se répètent inlassablement. Une vendeuse récupère un billet, rend la monnaie, puis replonge aussitôt la main dans l’eau glacée pour saisir un autre sachet. Quelques secondes plus tard, un nouveau client se présente. Le rythme est soutenu. Les mains passent sans interruption de l’argent aux sachets. Les emballages sont manipulés à plusieurs reprises avant d’être portés directement aux lèvres. Pour les vendeuses, cette cadence laisse peu de place aux précautions d’hygiène. « On ne peut pas se laver les mains après chaque client. Ce serait impossible. Il y a trop de monde », reconnaît Mariama Seck. Fatou Diop ajoute : « Nous achetons les sachets auprès des fournisseurs. Nous les conservons dans la glace jusqu’à la vente. Nous faisons déjà ce que nous pouvons ».
Les résultats de l’étude scientifique suscitent des interrogations, mais sur le terrain, les impératifs économiques prennent souvent le dessus. Aminata Kanté, veuve et mère de quatre enfants, observe sa glacière presque vide. « Si demain on interdit les sachets, je ne sais pas comment je vais nourrir mes enfants. C’est grâce à cette activité que nous vivons », admet-elle.
Elle se dit toutefois favorable à un renforcement des règles d’hygiène. « Si l’on nous forme et qu’on nous explique comment mieux manipuler les sachets, nous le ferons. Nous voulons que nos clients restent en bonne santé », affirme-t-elle avec un sourire.
Malgré les conclusions des chercheurs, qui invitent à porter un autre regard sur un geste devenu banal, les sachets d’eau continuent de se vendre comme de petits pains. Un réflexe quotidien qui pourrait toutefois ne pas être sans risque pour les consommateurs.
Le Forum des jeunes consommateurs dénonce un déficit de protection
Le président du Forum des jeunes consommateurs, Alassane Laye Sow, dénonce les insuffisances du dispositif de protection des consommateurs au Sénégal. Il met en cause le manque de moyens humains et matériels ainsi que l’application limitée des textes en vigueur.
Le système de protection des consommateurs au Sénégal reste confronté à de nombreuses difficultés, malgré l’existence d’un cadre juridique jugé relativement complet. C’est le constat dressé par le président du Forum des jeunes consommateurs, Alassane Laye Sow, interrogé sur la sécurité sanitaire de l’eau en sachet.
Selon lui, les résultats présentés le 23 juin 2026 lors d’une journée scientifique organisée par le Comité national du Codex Alimentarius ne sont pas une surprise. « Raison pour laquelle cela ne nous surprend pas de ces résultats », a-t-il déclaré. Il estime que les alertes sur la situation existent depuis longtemps. M. Sow rappelle que la loi sur la sécurité sanitaire des aliments, bien qu’adoptée, reste insuffisamment appliquée. « C’est une loi qui n’est pas encore vivante et donc ses effets sont insuffisants par rapport à la protection des consommateurs », a-t-il souligné.
Le responsable associatif insiste également sur le manque de moyens humains. « Vous trouvez au Sénégal actuellement 19 millions de consommateurs à protéger. Mais le Service d’hygiène dispose de moins de 500 agents pour assurer cette mission », alerte-t-il. Cette insuffisance rend, selon lui, impossible une couverture efficace du territoire national. « Sur les 557 communes du Sénégal, il n’y a pas un seul agent de service qui peut protéger ces populations », a-t-il déploré.
Pour Alassane Laye Sow, cette situation contribue à fragiliser l’efficacité des politiques publiques en matière d’hygiène et de sécurité sanitaire. Il estime que les moyens actuels favorisent un système peu performant dans la protection des consommateurs. En conclusion, il appelle l’État à renforcer les services de contrôle. « L’État doit faire sa mission pour protéger les consommateurs », a-t-il martelé.
Par Babacar Guèye DIOP

