Dans le « Kassa », la protection de l’environnement a des relents sacrés qui tirent leur essence des us et coutumes. Le bois sacré pour la forêt, et les totems pour la faune et les espèces halieutiques, sont des remparts contre l’agression des écosystèmes, ce qui fait qu’ils résistent encore au temps.
OUSSOUYE – S’il y a une zone géographique qui garde encore intactes ou presque ses ressources forestières et halieutiques, c’est bien le département d’Oussouye. Dans cette province de la région de Ziguinchor, les forêts luxuriantes jouxtent les cours d’eau. Ce qui fait de ce département l’un des plus verts du Sénégal. Elles sont jalousement conservées par les populations.
Le « Kassa », du nom traditionnel de cette entité géographique, échappe encore à l’agression à outrance des massifs forestiers notée dans les départements comme Bignona, Ziguinchor, Sédhiou, Goudomp, Vélingara et Médina Yoro Foula. Tous les coins et recoins du département d’Oussouye disposent de forêts touffues. À Santhiaba Manjack, commune frontalière à la République de Guinée Bissau, dans certains endroits, les pistes qui relient les villages sont couvertes de feuillage. Il est possible de parcourir des dizaines de mètres sans voir le soleil. « Le réflexe de protection de la nature développé par les populations nous facilite le travail. Ce comportement vis-à-vis de l’environnement, bien ancré à Oussouye, est sans doute à chercher dans les croyances ancestrales », avait déclaré, l’ancien chef de la brigade des Eaux et forêts d’Oussouye, François Sambou, lors d’une journée de reboisement organisée dans le département. L’hypothèse est confortée par un membre de la cour royale d’Oussouye. « La vie du Diola dépend essentiellement de la nature. On se nourrit à partir de la nature. C’est la nature qui nous soigne, et c’est elle qui nous donne un cadre de vie propice à notre épanouissement. Alors pourquoi scier l’arbre sur lequel on est assis », confie Philippe Diédhiou dit Filidié, un des porte-parole du roi d’Oussouye. À Oussouye, poursuit M. Diédhiou, la forêt est sacrée puisqu’elle abrite la plupart de nos fétiches. « Il est formellement interdit d’abattre des arbres sans respecter certains rituels. La préservation de l’environnement est un devoir chez nous. Nos parents nous ont appris que les arbres nous procurent la vie. Donc s’ils disparaissent, nous ne pourrons pas survivre. C’est pourquoi, vous voyez dans tous les coins de la ville d’Oussouye de petites forêts qui abritent des fétiches », affirme-t-il. Philippe Diédhiou estime que les exigences issues des croyances ancestrales ont permis de préserver l’environnement dans le royaume. « Je pense que toutes les communautés du Sénégal doivent œuvrer dans ce sens, même si, c’est avec des paradigmes différents », préconise M. Diédhiou. Il en est de même pour les affluents du fleuve Casamance, appelés bolongs. Ces cours d’eau, enveloppés par des forêts de mangrove, sont des lieux de reproduction par excellence de plusieurs espèces halieutiques. « Dans nos coutumes, on dit que nos âmes sont liées à des espèces animales et aquatiques. C’est ce qu’on appelle les totems.
Protéger les espèces hydrographiques
Il y a des gens qui sont liés à des lamantins, des dauphins, des crocodiles, entre autres. Quand un totem meurt, l’individu apparenté à l’espèce perd la vie. C’est pourquoi il est interdit de pêcher dans les zones où ces espèces sont censées être », renseigne Jean-Marie Diémé, natif de Niomoune et enseignant de profession. Des zones prohibées, renseigne-t-il, sont connues de tous et il y en a plusieurs dans les îles Bliss. « Dans mon enfance, mon père m’a une fois trouvé en train de pêcher sur un lieu. Il m’a dit : « ‘’Dianken’’, toi tu pêches là où tu vis ? C’est ce jour-là que j’ai su que les totems de ma famille étaient en ce lieu », se souvient M. Diémé. Bizarrement, explique-t-il, c’est un endroit où il y a beaucoup de poissons. Des gens, affirme-t-il, ont vécu des mésaventures dans ces eaux en perdant leurs filets de pêche. « Il y a un bolong plus dangereux encore. Il se trouve entre Niomoune et Kafountine. Toute personne qui y entre, n’en ressort jamais », confie Jean Marie Diémé. Ces endroits, il y en a dans la plupart des villages du département d’Oussouye, et ils sont connus de tous les acteurs locaux de la pêche artisanale. Ces interdits ancestraux qui, à la base, visent la protection des âmes humaines représentées par les totems, permettent aux espèces halieutiques de se reproduire en toute quiétude.
Par Kathafa B.H.M. KANFOUDY (Correspondant)

