C’est un exercice constitutionnel devenu un rendez-vous politique majeur. Ce mardi, le Premier ministre Ahmadou Al Aminou Lô a prononcé, conformément à l’article 55 de la Constitution, sa Déclaration de politique générale (DPG) devant les députés. Un discours-fleuve prononcé dans un contexte particulier : celui de l’accord technique tout juste scellé, le 1er septembre, entre le Sénégal et le Fonds monétaire international (FMI). Le chef du Gouvernement en a profité pour dérouler cinq engagements structurants, une série de projets dits « catalytiques », et une méthode de travail censée éviter les écueils du passé.
1. Dire la vérité des comptes avant de redresser le pays
Premier engagement, et non des moindres : assainir des finances publiques dont l’ampleur du dérapage a été révélée par les audits menés depuis 2024. Le Premier ministre a rappelé que la dette du secteur public consolidé atteignait, fin 2024, environ 132 % du PIB, plus de 23 500 milliards de francs CFA, pour un déficit réévalué à 13,7 % du PIB. Un constat qu’il a résumé sans détour : un gouvernement qui veut être jugé sur ses résultats doit d’abord dire d’où il part.
Face à cette situation, le Plan de redressement économique et social « Jubbanti Koom » (2025-2028), doté de 6 166 milliards de francs CFA, peine à tenir ses promesses : à fin août 2026, seuls 172,5 milliards avaient été mobilisés en ressources domestiques, sur un objectif de 303,3 milliards, soit un taux de réalisation de 56,9 %.
C’est dans ce contexte que s’inscrit le rapprochement avec le FMI. Le Premier ministre a insisté sur la nécessité de clarté vis-à-vis des Sénégalais quant à cette relation, rappelant que l’institution reste la seule habilitée à se prononcer sur la trajectoire macroéconomique d’un pays et la soutenabilité de sa dette. L’accord technique conclu début septembre prévoit quatre axes : rétablir la stabilité macroéconomique, réduire les vulnérabilités budgétaires, accroître les dépenses sociales et soutenir une croissance tirée par le secteur privé.
Sur le terrain sensible des subventions au carburant, environ 800 milliards de francs CFA par an, dont 65 % profiteraient aux 20 % de ménages les plus aisés selon le Gouvernement, une réforme progressive est annoncée, avec une meilleure protection ciblée vers la Bourse nationale de sécurité familiale. Objectif affiché : ramener d’ici 2029 le coût des subventions énergétiques sous la barre de 1 % du PIB, tout en préservant le gaz butane domestique.
Autre chantier : un Plan de traitement de la dette du Sénégal (PTDS), présenté comme quasi-finalisé, ainsi que l’apurement des arriérés de paiement dus au secteur privé, évalués à 1 956 milliards de francs CFA à fin mars 2025, un dossier jugé central pour débloquer la trésorerie de milliers de PME.
2. Remettre l’État en ordre et consolider l’État de droit
Deuxième engagement : le redressement ne se limite pas aux agrégats macroéconomiques, il concerne l’État lui-même. Le Premier ministre a évoqué l’audit des finances publiques couvrant la période 2019 à mars 2024, déposé au Pôle judiciaire financier en avril 2025, et les six enquêtes ouvertes par la Division des investigations criminelles pour suspicion de détournement de deniers publics.
Il a également fait le point sur la revue des contrats stratégiques (hydrocarbures, mines, énergie, eau, grandes infrastructures) engagée depuis juillet 2024, avec une trentaine de conventions minières en cours de renégociation, sur la base de trois principes revendiqués : sécurité juridique pour les investisseurs de bonne foi, fermeté là où l’intérêt national a été lésé, et refus de la brutalité comme de la naïveté.
Sur le volet institutionnel, plusieurs mesures ont été annoncées : généralisation effective des déclarations de patrimoine, mise en œuvre de la loi de 2025 sur l’accès à l’information avec l’installation d’une Commission nationale avant fin septembre 2026, réforme de la justice (numérisation, système pénitentiaire, protection judiciaire des enfants), et réforme du calendrier électoral en vue des échéances territoriales de 2027 puis de la présidentielle et des législatives de 2029.
3. Faire de la souveraineté pétrolière, gazière et minière un levier de développement
Troisième axe : transformer plutôt que consommer la rente extractive. Le Premier ministre a rappelé que les gisements de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim, en production depuis environ deux ans, représentent des réserves prouvées estimées à 960 millions de barils de pétrole et 560 milliards de mètres cubes de gaz. PETROSEN SA doit désormais exercer le leadership stratégique de la politique pétrole-gaz nationale.
Le dossier du gisement gazier Yakaar-Teranga a fait l’objet d’un développement particulier, le chef du Gouvernement pointant des « manquements à corriger » dans sa gestion, notamment concernant le recouvrement d’indemnités dues à l’État à l’expiration du contrat en juillet 2026, évaluées à 55 millions de dollars.
Côté mines, l’ambition affichée à l’horizon 2029 est de porter les recettes annuelles de l’État à environ 600 milliards de francs CFA (contre 370 milliards en 2019), avec un taux de transformation locale de 50 % et une traçabilité de 90 % de la production aurifère. Le secteur agricole n’est pas en reste, avec des objectifs de couverture des besoins alimentaires par la production locale : 64 % pour le riz, 114 % pour la pomme de terre, 100 % pour l’oignon, notamment.
4. Résoudre les difficultés quotidiennes des Sénégalais
Quatrième engagement, sans doute le plus attendu par l’opinion : améliorer concrètement le pouvoir d’achat et les conditions de vie. Le Premier ministre a fixé une série d’indicateurs censés mesurer l’action gouvernementale — coût du panier de consommation, poids des dépenses essentielles dans le revenu des ménages, accès à l’eau et aux soins.
Sur le plan social, le Gouvernement s’appuie sur les chiffres de l’ANSD : plus d’un million de ménages vulnérables recensés, dont seulement 355 013 effectivement couverts par les filets sociaux, laissant un déficit de 645 636 ménages, soit près de cinq millions de personnes exposées à la pauvreté. L’enveloppe des bourses de sécurité familiale, portée à 70 milliards de francs CFA en septembre 2026, doit être doublée dès 2027.
En matière d’énergie, l’objectif est une baisse de 30 % du prix du kWh d’électricité à l’horizon 2030. Sur le logement, le déficit est estimé à 500 000 unités, avec une ambition de livrer au moins 30 000 logements occupés par an. Le Masterplan de l’Agenda Sénégal 2050 évoque, de son côté, un potentiel de 1,52 million d’emplois d’ici 2029, répartis notamment entre coopératives agricoles, pêche artisanale, agropoles et énergies renouvelables. Sur l’éducation, le Gouvernement annonce la construction de 15 000 salles de classe connectées et le recrutement de 2 527 enseignants supplémentaires d’ici fin 2026.
5. Garantir l’équité territoriale dans toutes les politiques publiques
Cinquième et dernier engagement : rompre avec la concentration des investissements à Dakar. Le Premier ministre a présenté un référentiel organisant le territoire national en huit pôles de développement (Dakar, Thiès, Centre, Nord, Nord-Est, Sud-Est, Sud, Diourbel-Louga), avec un déploiement prioritaire sur les pôles Sud, Centre et Nord, accompagné d’un « Acte IV » de la décentralisation.
Concrètement, le Gouvernement annonce plus de 3 000 kilomètres de désenclavement routier, la réhabilitation de plusieurs corridors nationaux, la relance du chemin de fer entre Dakar et Tambacounda, ainsi que la finalisation des ports de Ndayane et de Bargny-Sendou. Sur le plan sanitaire, le constat est sévère : 80 % des ressources du secteur de la santé restent concentrées à Dakar. Quatre nouveaux hôpitaux régionaux de niveau 3 sont annoncés à Saint-Louis, Ziguinchor, Mbour et Kaolack, dans le cadre des premiers partenariats public-privé du secteur.
Une méthode pour tenir le cap
Au-delà des cinq engagements, Ahmadou Al Aminou Lô a détaillé la méthode censée éviter les écueils constatés lors des premières années de mandat : prioriser les projets à fort impact via une « banque de projets », financer sans emprunter « sans impact démontré », lier chaque ministre à une lettre de mission publique assortie d’objectifs mesurables, mesurer les résultats par leurs effets réels plutôt que par les seuls moyens engagés, maintenir un dialogue permanent avec les forces vives de la Nation, et publier trimestriellement les indicateurs de suivi de l’action gouvernementale.
Un discours qui, entre rigueur budgétaire assumée et promesses sociales, dessine la feuille de route d’un Gouvernement qui se dit prêt à être « jugé sur pièces », et qui devra désormais convaincre par les faits.
O.B.N


