Mon grand-père disait que « les morts ne sont pas morts ». Birago Diop l’a écrit, Alioune Diagne Coumba Aïta l’incarne. « Sama maam daan na ne : les morts ne sont pas sous la terre ». Ils s’accrochent quelque part dans la mémoire de ceux qui les ont connus et aimés. Et il est possible de les ressusciter. À travers un documentaire, par exemple. Comme celui réalisé par Maniang Lam sur l’ancien ministre de l’Urbanisme, « Alioune Diagne Coumba Aïta : Itinéraire d’un humaniste serviteur de la République ».
Il y a sa main, parmi celles qui ont sorti de terre les Parcelles Assainies de Dakar et Liberté 6, Hamo et Ngor-Virage. Il y a son intelligence dans le développement des Industries chimiques du Sénégal (Ics) et de la Société nationale de Commercialisation des Oléagineux du Sénégal (Sonacos). Il y a ainsi son empreinte dans l’édification du Sénégal post-indépendance.
L’actuel Sénégal n’oublie pas Alioune Diagne Coumba Aïta (1934-2024), sa famille décidant de l’immortaliser à travers un film. Même si lui-même a, de son vivant, entamé le processus d’auto-immortalisation.
Le ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat sous Abdou Diouf fut poète. Et ça veut dire ce que ça veut dire. Ses strophes valent toutes celles qui sensibilisent. Avec ceci de plus qu’elles sont forgées dans une langue wolof qui saura parler à la jeunesse sénégalaise. À des jeunes qui pourront se reconnaître dans ses « sama maam daan na ne ». Dans ce motif qui rythme son poème « Ndawalbiiramréew », composé à Paris en 1962. Composer en wolof, à Paris, en 62… si ça, ce n’est pas être patriote !
Après les études, M. Diagne a préféré, selon ses propres mots, servir le drapeau. Patriotisme. Parmi les structures fréquentées, et qui lui ont permis d’acquérir les outils nécessaires au service du drapeau, figurent la Banque de France et le Fonds monétaire international. Quand on parle de A.D.C.A., on pense donc naturellement économie, monnaie, urbanisme.
Et pourtant, il a d’abord voulu être médecin. Puis une maladie… le destin quoi.
Maam Alioune, alab lébu !
Mermoz, 16 juillet 2026. Sur l’écran géant d’une des salles du Pathé, un homme surveille les entrées et sorties pendant que la voix de Youssou Ndour chante l’Afrique. Il surveille, figé dans l’affiche en noir et blanc d’un documentaire qui a voulu retracer « l’itinéraire d’un humaniste serviteur de la République ». Les yeux, les yeux, les yeux… c’est presque, presque, presque Ibrahima Nour Eddine Diagne.
Une promenade, près de la mer, de celui à qui l’hommage est rendu, inaugure le film documentaire. Alioune Diagne Coumba Aïta, alab lébu ! Ainsi la direction artistique, par la seule image inaugurale, ancre le personnage dans son royaume d’eau.
L’eau, dit en outre une identité liquide. Qui est foncièrement lébou. Qui est résolument universelle. Les témoignages, en particulier celui du Général Ibrahima Gabar Diop, illustrent ce fait. Paris, Sorbonne, Quartier latin, gastronomie française, M. Diop se remémore…
Sans doute, l’immensité de la mer peut-elle aussi prendre place de métaphore, pour dire l’étendue de son érudition évoquée tout au long du film par différentes voix. Différentes voix qui, progressivement, sculptent dans les mémoires le buste d’un (assez) inconnu de la Nation.
Lesdites voix nous apprennent qu’il a tenu à parfaire son arabe. Non pas par simple curiosité intellectuelle, et encore moins par profane fascination pour une langue étrangère. L’arabe répondait à une aspiration plus profonde. La recherche de plus d’intimité avec le Coran.
Derrière le costume du ministre et du Directeur général, il y a en effet le manteau du religieux. Il était Tidiane. Détenteur d’une ijjâza, de surcroît. Coran, chapelet, dévotion et prières : voilà un homme dont la vie est traversée par la quête spirituelle…
Et le témoignage de son ami Moustapha Niasse s’avère décisif : « À la cité universitaire, nous n’avions pas de mosquée, mais nous avions aménagé le sous-sol du pavillon A. Et les étudiants, comme lui, comme moi, comme d’autres, qui affectionnaient la prière et le wird, y descendaient à des heures fixes, les heures de prière, et c’est lui qui était l’imam », révèle l’ancien président de l’Assemblée nationale Moustapha Niasse.
Cet imam désigné, reconnu homme de foi, était aussi un homme de devoir. Envers son pays, accompli. Envers sa communauté, accompli. Quand on ajoute au tableau rigueur, discrétion, intelligence, entre autres valeurs que lui accordent les voix du film, on frise la perfection. Alioune Diagne Coumba Aïta était « presque parfait », dit une voix. Un waliyu, dit une autre.
« Et c’est lui qui était l’imam »
En tout cas, de lui, les petits-fils gardent le souvenir du parfait papi, lumière des dimanches parfaits. Comme, de lui, l’ancien président Abdou Diouf garde le souvenir d’un précieux collaborateur.
« Monsieur Alioune Diagne fut pour moi un contemporain de la même génération. Nous avons entretenu des relations personnelles étroites que j’ai toujours appréciées à leur juste valeur. Ce qui a valu, à mon accession à la magistrature suprême du pays, le choix que j’ai porté en sa personne en le désignant entre autres aux fonctions qui suivent : secrétaire d’État à l’Emploi en 1984, ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat en 1986. De toutes ces fonctions, M. Diagne Alioune a su s’acquitter avec hauteur et efficacité, me donnant entière satisfaction ».
Ainsi l’ancien chef de l’État parle-t-il de celui qui fut à la tête du Groupe de réflexion pour la compétitivité et la croissance (Grcc), qui a accompagné les réformes économiques résultant de la dévaluation du franc Cfa.
Le costume, l’administration et les bureaux. Le manteau, la quête spirituelle et la famille. Quoi, encore ? Les arts martiaux !
Et ? Et l’École nationale d’Administration et de Magistrature, où il a autrement servi le pays, sept ans durant, en participant à la formation de futurs cadres tels que Mamadou Lamine Loum, Ousmane Tanor Dieng.
Présence, oui. Culture de la présence permanente, non.
Et ? Et le combat législatif pour qu’une loi oblige les multinationales à recruter en position de cadres. Et bien sûr, nombreuses sont les initiatives qu’il a prises pour et au sein de la communauté lébou dont il est issu.
Mais, Alioune Diagne Coumba Aïta est de ces hommes qui n’ont pas « la culture de la présence permanente », comme le soulignera son fils Nour Eddine. Il savait s’effacer, en vrai homme de transmission, tel que l’a décrit Moustapha Niasse.
Et, il n’était certainement pas de ceux qui taisent leur pensée, qui s’effacent dans le conformisme. Ses camarades du Parti communiste ont dit de lui qu’il a été « déviationniste ». L’autre n’avait certainement pas tort de dire qu’A.D.C.A. était un homme de refus.
Et quelle vie, que celle d’un homme qui a été Cheikh et Sensei, administrateur et coach de vie, poète et enseignant, imam et ministre. Alioune Diagne Coumba Aïta mérite sans doute d’être classé au panthéon des Hommes qui ont une vie bien remplie.
Malgré tout cela, « ce n’était qu’une personne qui venait raconter sa vie et ses faits de gloire », apprend-on de son fils Ibrahima Nour Eddin Diagne. « Heureusement que nous avons eu cette idée de faire témoigner ceux qui ont vécu avec lui », pour que les différentes facettes du personnage, éparpillées dans leur mémoire, soient assemblées sur écran par le studio Majestik.
C’est alors un modèle, « élégant en tout », qui est porté à l’écran dans le film documentaire réalisé par Maniang Lam.
Moussa SECK

