Chercheure au Center for China & Globalization, Shanhui Zhang, diplômée en Gestion et commerce international de l’Université de la Sorbonne, en France, est aussi journaliste présentatrice à la chaîne francophone de la télévision chinoise Cgtn. Elle analyse, dans cet entretien, les retombées de la visite du président américain Donald Trump en Chine.
Quelle lecture faites-vous des deux jours de visite du président américain Donald Trump en Chine, au vu des divergences, surtout économiques, entre ces deux pays?
Il faut sortir de la comptabilité des accords signés pour bien lire ce sommet. Peu d’engagements concrets ont été rendus publics, mais les dirigeants des deux pays se rencontreront à nouveau cette année et davantage de mesures concrètes seront, je pense, dévoilées au fur et à mesure. Les deux dirigeants ont convenu de qualifier leur relation de « stabilité stratégique constructive ». Et du point de vue de la Chine, c’est le consensus politique le plus important du sommet : une boussole pour les trois prochaines années, voire au-delà. Concrètement, la « stabilité stratégique constructive » devrait être une stabilité positive, fondée sur la coopération. Une stabilité solide, accompagnée d’une concurrence modérée. Une stabilité normale où les divergences restent gérables et une stabilité durable, porteuse de paix. Le moment compte aussi. La Chine ouvre son 15e plan quinquennal, les États-Unis fêtent leur 250e anniversaire.
Le message des deux chefs d’État, c’est que le renouveau de la Chine et l’ambition américaine peuvent aller de pair, sans se contredire. Et la méthode est révélatrice : échanges officiels, un banquet d’État, une visite commune du Temple du Ciel, échange en petit comité. Xi Jinping a réitéré que les deux pays devaient être des partenaires et non des rivaux.
Taïwan était au cœur de cette visite. Est-ce à dire que ce dossier est un intérêt vital et stratégique pour la Chine ?
Oui, sans aucune ambiguïté. Pour la Chine, Taïwan est un intérêt vital, le plus important de tous. La position chinoise tient en trois points clairs. Premier point : Taïwan est une affaire intérieure chinoise. La réunification complète du pays est l’aspiration de l’ensemble des Chinois. Deuxième point : c’est la question la plus sensible de la relation sino-américaine — « touchez un cheveu et tout le corps réagit ». Xi Jinping a averti que si elle est mal traitée, les deux pays pourraient se heurter, voire entrer en conflit. Bien traitée, elle permet à la relation de rester stable. Troisième point : le plus grand dénominateur commun, c’est la paix dans le détroit et sa condition est de ne jamais soutenir l’indépendantisme. C’est là qu’il faut souligner la prudence américaine.
Après le sommet, sur Fox News, Trump a mis en garde l’île, déclarant ne pas vouloir voir quelqu’un proclamer l’indépendance en comptant sur le soutien américain, tandis que Washington indiquait que sa politique d’une seule Chine restait inchangée.
Pour la Chine, qu’un président américain formule publiquement cette mise en garde est un signal favorable. La coopération économique entre les deux pays peut-elle avoir un regain après cette visite ?
Oui et le sommet en pose les fondations. La ligne défendue par la Chine est claire : l’essence de la relation économique sino-américaine, c’est le bénéfice mutuel. Face aux frictions, la consultation sur un pied d’égalité est le seul choix juste. Réellement, les équipes économiques et commerciales sont parvenues à un résultat globalement équilibré. De façon concrète, il y a la création d’un Conseil du commerce et d’un Conseil de l’investissement, avec le principe de baisses de droits de douane réciproques sur des produits d’intérêt mutuel ; le traitement de plusieurs barrières non tarifaires sur les produits agricoles, de part et d’autre ; l’élargissement des échanges bilatéraux ; des arrangements sur l’achat d’avions par la Chine et l’approvisionnement en moteurs et pièces détachées.
Les détails sont encore en cours de finalisation, mais le message est clair : par le dialogue et la réciprocité, les deux pays savent trouver des solutions. La présence des patrons de la Tech n’est pas anecdotique. En effet, 17 grands dirigeants américains accompagnaient Trump — Musk, Cook…ainsi que Jensen Huang qui a rejoint la délégation à la dernière minute. C’est la démonstration vivante qu’aucun découplage n’est réaliste ; le marché chinois reste incontournable. Xi Jinping a promis d’ouvrir « toujours plus grand » la Chine aux entreprises étrangères. La coopération a un cap clair, elle doit maintenant se traduire en actes.
Le président chinois Xi Jinping a évoqué le piège de Thucydide lors de cette visite. Pensez-vous que la Chine et les États-Unis pourront éviter ce piège ?
Le piège de Thucydide (qui fait référence à la stratégie par laquelle une puissance dominante entre en guerre avec une puissance émergente dont elle craint la montée en puissance) n’est pas un destin. Selon moi, si Xi Jinping l’a cité, ce n’est pas pour poser une question, pas pour acter une fatalité. La Chine et les États-Unis peuvent-ils inventer un nouveau paradigme entre grandes puissances ? Xi a répété que les deux pays devaient être partenaires et non rivaux. La réponse que propose Beijing a un nom : la « stabilité stratégique constructive ». Mais il faut assumer la condition de réciprocité, c’est-à-dire éviter le piège n’est possible que si la partie américaine agit sur un pied d’égalité, respecte les trois communiqués conjoints et les intérêts fondamentaux de l’autre. La Chine n’a jamais cherché à supplanter les États-Unis. Donc, oui, le piège peut être déjoué, à condition qu’il y ait une relation d’égal à égal et de parole tenue. La balle est largement dans le camp américain.
Entretien réalisé par Oumar NDIAYE

