Dans son ouvrage de 120 pages, « Refonder la société civile sénégalaise : Un impératif pour consolider notre démocratie » (édition Neas 2025), Dr Laurent Bonardi, spécialiste des politiques éducatives et du management des organisations, alerte sur le rôle affaibli des acteurs civiques face à une jeunesse engagée et une société en mutation. Entre fragmentation, dépendance financière et déconnexion des citoyens, le natif de l’île de Corse (France), naturalisé Sénégalais, plaide pour une refondation profonde de la société civile, capable d’intégrer jeunes et diaspora, de rétablir la confiance populaire et de dialoguer avec l’État sans renoncer à son autonomie.
Dans votre ouvrage, vous parlez de « refondation » de la société civile sénégalaise. Qu’est-ce qui, selon vous, montre que nous ne sommes plus dans une simple phase d’ajustement, mais bien à un moment de rupture nécessitant une refondation en profondeur ?
Nous sommes aujourd’hui face à une rupture parce que les mécanismes traditionnels de médiation entre l’État et les citoyens ne fonctionnent plus comme auparavant. Pendant longtemps, la société civile sénégalaise a joué un rôle d’amortisseur démocratique, capable de canaliser les revendications sociales, de structurer le débat public et d’influencer les politiques publiques. Or, ce rôle n’est plus joué.
Les signaux sont multiples. D’abord, l’émergence de formes de mobilisation citoyenne en dehors, voire en marge, des organisations classiques. Ensuite, une défiance croissante des citoyens à l’égard d’acteurs perçus comme éloignés de leurs réalités quotidiennes. Enfin, un contexte politique profondément recomposé, marqué par une forte demande de renouvellement, notamment portée par la jeunesse. Ces éléments montrent que nous ne sommes plus dans une logique d’ajustement à la marge, mais bien dans un moment de bascule qui impose de repenser en profondeur les finalités, les pratiques et la légitimité même de la société civile dont les actions doivent être guidées par des exigences de patriotisme et de souverainisme.
Vous pointez également la fragmentation et la dépendance financière de nombreuses organisations de la société civile. En quoi ces faiblesses structurelles affectent-elles concrètement leur crédibilité et leur capacité d’influence sur les politiques publiques ?
La fragmentation affaiblit la société civile parce qu’elle empêche l’émergence de positions collectives fortes. Lorsqu’une multitude d’organisations portent des messages dispersés, parfois contradictoires, leur capacité à peser sur les décisions publiques s’en trouve réduite. Cette dispersion crée également une concurrence malsaine pour l’accès aux financements, au détriment de la coopération et de la vision stratégique.
La dépendance financière vis-à-vis de bailleurs extérieurs pose, quant à elle, un problème d’autonomie. Elle peut conduire certaines organisations à adapter leurs priorités aux agendas de financement plutôt qu’aux besoins exprimés par les populations. À terme, cela fragilise la crédibilité des acteurs de la société civile, perçus comme déconnectés, voire instrumentalisés. Une société civile qui ne maîtrise ni ses ressources ni son agenda stratégique peine forcément à incarner son rôle.
La question de la confiance citoyenne revient comme un fil rouge. À quel moment, selon vous, une partie de la société civile a-t-elle commencé à se déconnecter des attentes populaires, et comment peut-elle aujourd’hui reconquérir cette légitimité perdue ?
La déconnexion ne s’est pas faite du jour au lendemain et il est difficile de la dater avec précision. Elle s’est installée progressivement, à mesure que certaines organisations se sont institutionnalisées, professionnalisées, parfois au prix d’un éloignement du terrain. Le sentiment que la société civile parlait « au nom » des citoyens sans toujours parler « avec » eux a contribué à cette rupture de confiance.
Reconquérir la légitimité suppose un retour à l’essentiel, à savoir l’ancrage local, l’écoute et la co-construction. Cela implique davantage de transparence, une gouvernance plus ouverte et une présence réelle sur les territoires, notamment ruraux et périurbains. La légitimité ne se décrète pas et elle se reconstruit dans la durée, par des actions concrètes et par la capacité à porter les préoccupations immédiates des citoyens.
Vous insistez sur la place centrale des jeunes, souvent engagés à travers des formes nouvelles, notamment numériques. La société civile sénégalaise est-elle réellement prête à leur céder du pouvoir décisionnel, et pas seulement des rôles symboliques ?
À mon sens, c’est l’un des points les plus sensibles. La jeunesse est très engagée, mais elle reste largement sous-représentée dans les instances de la société civile. Trop souvent, on lui confie des rôles d’exécution ou de communication, sans véritable pouvoir stratégique.
Si la société civile veut rester pertinente, elle devra accepter un véritable partage. Cela signifie intégrer les jeunes dans les organes de gouvernance, leur confier des responsabilités réelles et accepter que leurs modes d’action, souvent numériques et moins formels, transforment les pratiques existantes. La question est donc moins de savoir si la société civile est prête que si elle peut se permettre de ne pas l’être.
La diaspora apparaît dans votre analyse comme un levier sous-exploité. Quelles formes concrètes de collaboration devraient être mises en place pour éviter que son implication ne reste cantonnée à un rôle périphérique ou ponctuel ?
La diaspora ne doit plus être perçue uniquement comme une source de transferts financiers. Elle dispose de compétences, de réseaux et d’une expérience internationale précieuse. Pour dépasser une implication ponctuelle, il faut créer des cadres structurés de collaboration tels que des plateformes de projets, des dispositifs de mentorat, des co-financements transparents et des partenariats durables avec les organisations locales.
Il est également essentiel de reconnaître la diaspora comme un acteur à part entière de la société civile et non comme un intervenant périphérique. Cela suppose un effort de confiance mutuelle et des mécanismes clairs permettant de relier expertise, financement et impact local.
Dans un contexte politique très polarisé, comment une société civile « refondée » peut-elle dialoguer avec l’État sans perdre son indépendance, tout en évitant la confrontation stérile ou la récupération partisane ?
Le dialogue avec l’État ne doit se transformer ni en confrontation permanente ni en alignement automatique. Une société civile refondée doit assumer une posture d’autonomie critique, capable de coopérer aussi souvent que possible et nécessaire, mais aussi de contester lorsque les choix publics s’éloignent des attentes citoyennes.
Cela suppose une clarification des rôles, une professionnalisation du plaidoyer et une capacité à parler d’une voix collective. L’indépendance ne se mesure pas à la distance affichée, mais à la cohérence des positions et à la fidélité aux citoyens que la société civile prétend représenter.
Entretien realisé par Adama NDIAYE

