Le doyen et président des délégués de quartier de Thiès a tiré sa révérence mardi, à l’âge de 109 ans. À l’occasion de la 66ᵉ Fête de l’indépendance, délocalisée dans la capitale du Rail, Le Soleil avait rencontré cet ancien homme de confiance du président Léopold Sédar Senghor et dressé son portrait.
Nous vous le proposons à nouveau, en guise d’hommage à cette figure emblématique de Thiès.
La vieillesse est une victoire sur le temps, dit-on. Elle offre une sagesse patiemment forgée dans le creuset des expériences. À Thiès, Souleymane Kanté, 109 ans, incarne cette vérité avec une rare intensité. À lui seul, il est une mémoire vivante de l’histoire de la ville, un témoin privilégié des mutations sociales, politiques et culturelles qui ont façonné la cité du rail.
Né en 1917 à Bouki Diawé, dans la région de Matam, au cœur du Fouta, Souleymane Kanté est le fils de Mamadou, ancien combattant, et de Bineta Ndiaye. Son destin bascule lorsqu’il rejoint Thiès, avant la fameuse grève des cheminots de 1947, grâce à Abdoulaye Ba, figure syndicale de premier plan. À ses côtés, il fait la rencontre de Seydou Nourou Tall lors d’un événement marquant le découpage de la frontière entre Matam et Bakel.
Au cœur des cercles d’influence
Cette rencontre change le cours de sa vie. Souleymane Kanté s’installe à Dakar, où il passe vingt-sept années auprès du marabout, dont il devient le chambellan. « Invité à la place Protet (actuelle place de l’Indépendance), Seydou Nourou m’a présenté au général de Gaulle. Je me souviens de cette scène comme si c’était hier », confie-t-il, la voix posée, entouré de ses fils.
Cette proximité avec le petit-fils de Cheikh Oumar Foutiyou Tall lui ouvre les portes de nombreux cercles d’influence. Il côtoie ainsi de grandes figures religieuses, telles que Serigne Babacar Sy et Serigne Fallou Mbacké, mais aussi des personnalités politiques de premier plan. Parmi elles, Léopold Sédar Senghor, qui remarque très tôt ses qualités humaines et son sens du devoir.
Devenu maire de Thiès entre 1956 et 1960, Senghor en fait un collaborateur de confiance. D’abord planton pendant deux ans, Souleymane Kanté gravit progressivement les échelons. Il poursuit sa carrière sous Ousmane Ngom, successeur de Senghor, avant d’occuper le poste de superviseur des travaux communaux, qu’il conserve jusqu’à sa retraite. « Son ingéniosité et son influence attiraient plus d’un », témoigne Mamadou Mar Ndiaye, enseignant et ancien cadre des Impôts et Domaines.
Une autorité morale respectée
Aujourd’hui encore, Souleymane Kanté demeure une figure centrale de la vie locale. Délégué du quartier Diamaguène, qu’il fut parmi les premiers à habiter, il incarne une autorité morale unanimement respectée. Il se souvient des débuts de cette localité, partagée à l’époque avec quelques pionniers, dont un couple de cheminots français et un berger sénégalais.
« Thiès a toujours été une belle ville, riche de son histoire et de son brassage culturel », rappelle-t-il, appelant les populations à préserver la paix et la concorde. En administrateur de proximité, il a fait le choix de se tenir à distance des clivages politiques. Pourtant, son expérience et son charisme continuent d’attirer responsables et décideurs de tous bords.
« Toutes les personnalités politiques de Thiès sont venues le consulter pour bénéficier de ses conseils », souligne Mamadou Mar Ndiaye, aujourd’hui chef de quartier de Hersent et fidèle relais du doyen. « Vu son âge, c’est moi qui le représente désormais dans ses déplacements, après l’avoir longtemps accompagné à travers le Sénégal », ajoute-t-il.
La ville de Thiès ne s’y est pas trompée. Sous le magistère de Talla Sylla, elle lui a rendu hommage en donnant son nom à un hôpital gériatrique. Plus récemment, il a été élevé au rang de « médaillé de la dignité » par l’actuel maire Babar Diop. Une reconnaissance à la hauteur d’un parcours exceptionnel. « Souleymane Kanté est un monument, un pilier de l’histoire de Thiès. Malgré ses 109 ans, il reconnaît encore presque tout son entourage », souligne Mamadou Mar Ndiaye. Aujourd’hui, cette mémoire collective qu’il incarne continue de vivre et de transmettre dans cette ville mythique.
Par Salla GUEYE


