Érosion, pollution, urbanisation, raréfaction des ressources et changement des modes de vie fragilisent ce lien que les Saint-Louisiens ont longtemps considéré comme allant de soi.
La relation que les Saint-Louisiens entretiennent avec le fleuve se transforme de plus en plus. Le professeur Abdoul Sow le constate avec inquiétude : autrefois considéré comme une source nourricière, le fleuve est devenu un espace que l’on utilise sans plus vraiment le respecter. On y déverse des déchets. On occupe ses berges. On construit sans toujours tenir compte de la circulation naturelle de l’eau. « Il y a eu beaucoup de changements liés au fait aussi que le fleuve ne joue plus le rôle économique qu’il avait », analyse-t-il.Le problème est aussi environnemental.Bourry Kâ, cheffe de la brigade des ressources en eau de Saint-Louis, rappelle que le fleuve reste essentiel à l’approvisionnement en eau de la ville, mais aussi aux activités économiques et agricoles. « Le fleuve Sénégal occupe une place très importante dans l’approvisionnement en eau de Saint-Louis. Il constitue une ressource essentielle pour les besoins en eau des populations, mais aussi pour les activités économiques et agricoles. Au-delà de l’approvisionnement en eau, le fleuve joue également un rôle important dans l’équilibre écologique et dans la vie quotidienne des populations », a-t-elle rappelé. Selon elle, sa préservation constitue donc un enjeu majeur.
Pollution, salinisation, érosion et changement climatique pèsent sur la ressource. Certaines zones sont particulièrement vulnérables, notamment Guet-Ndar et la Langue de Barbarie. La situation est paradoxale : une ville qui doit tout à l’eau semble parfois avoir oublié comment vivre avec elle. Pour Abdoul Sow, il faut changer de regard. « Il faut intégrer l’eau comme facteur de développement de la ville de Saint-Louis », plaide-t-il.La formule résume peut-être le principal défi de la ville. Ne plus considérer l’eau seulement comme un danger lorsqu’elle déborde, mais comme une ressource capable de soutenir l’économie, le tourisme, l’agriculture, la pêche, la navigation et les loisirs. Saint-Louis pourrait mieux exploiter ses canaux, développer les promenades fluviales, organiser les débarquements de pêche et repenser certains aménagements urbains en fonction de son environnement aquatique. La ville possède déjà l’essentiel : son fleuve, sa mer, ses îles, son patrimoine architectural et sa culture. Encore faut-il les penser ensemble. « Grâce à l’eau, on peut pratiquer l’agriculture, la pêche, la navigation, le loisir et les balades. Il y a énormément d’activités autour de nous. C’est donc une chance. Et malheureusement, on ne l’a pas encore suffisamment exploitée », regrette le professeur Abdoul Sow. Bourry Kârappelle, elle aussi, que la protection du fleuve ne peut être uniquement l’affaire des services de l’État. Les populations, les pêcheurs et les organisations locales doivent y prendre part. Protéger le fleuve, c’est donc aussi protéger ce qui fait vivre la ville.
Le risque d’une génération sans fleuve
Il existe enfin une autre menace, moins visible : celle de la rupture de transmission. Mamadou Sarr, jeune pêcheur de Guet-Ndar et président de la commission environnement de l’Association des pêcheurs à la ligne de Saint-Louis, observe que le métier de pêcheur attire moins les jeunes. La ressource se raréfie. La concurrence de la pêche industrielle augmente. Les dangers en mer sont nombreux. L’exploitation pétrolière et gazière suscite également des inquiétudes. « Les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus attirés par le métier. Ce n’est plus comme avant », constate-t-il. Zoumbava plus loin. « Ce n’est plus seulement un risque, car cette rupture existe déjà », affirme-t-il. Pour lui, l’émigration clandestine et la recherche d’autres horizons montrent que le fleuve et la mer ne constituent plus pour certains jeunes le socle qu’ils représentaient autrefois. Cette rupture serait aussi culturelle. Car que restera-t-il des rites si ceux qui les portaient disparaissent ? Que deviendront les savoirs des pêcheurs si les jeunes ne reprennent plus les pagaies ? Que deviendront les régates si la mémoire qui les accompagne s’efface ? « En les délaissant, nous perdons notre âme », avertit Zoumba à propos de ces savoirs liés à l’eau.
Pour Pape Samba Sow, si le fleuve pouvait parler, il serait à la fois témoin et accusateur. « Le fleuve dirait qu’il est bien témoin de tout », confie-t-il. Témoin de la genèse de Saint-Louis, de l’installation des gouverneurs, des transformations politiques, économiques et sociales. Mais après avoir tout vu, ajoute-t-il, « ce fleuve pleurerait en nous accusant ». Parce que Saint-Louis doit beaucoup au fleuve Sénégal. Elle lui doit son site, une partie de son histoire, son économie, sa culture, ses pêcheurs, ses rites, ses fêtes et une part essentielle de son identité.Elle lui doit même cette silhouette unique qui fait aujourd’hui sa réputation. Et pourtant, la ville semble parfois avoir oublié cette dette.
Comme le rappelle le professeurAbdoul Sow, il faut dépasser la logique du combat contre la nature et apprendre à « vivre en intelligence avec cette nature ». Car le fleuve a déjà façonné Saint-Louis. Il reste maintenant à savoir si Saint-Louis saura, à son tour, prendre soin du fleuve qui l’a faite.
J. SAGNA (Correspondante)


