À Saint-Louis, le fleuve Sénégal borde les maisons, accompagne les pirogues, nourrit les familles, inspire les artistes et traverse les récits des anciens.
SAINT-LOUIS- Le fleuve Sénégal a dessiné Saint-Louis. Pour comprendre véritablement la ville, il faut la regarder depuis l’eau. L’île de Ndar s’étire entre les bras du fleuve Sénégal. Plus loin, la Langue de Barbarie sépare le fleuve de l’océan Atlantique. À Guet-Ndar, les pirogues occupent les berges comme si elles avaient toujours été là. Elles s’étendent à perte de vue ornées de drapeaux aux couleurs diverses. Plus loin, le pont Faidherbe relie les deux rives et semble, lui aussi, participer depuis longtemps à cette conversation entre la ville et l’eau. « Il est quasiment impossible de parler de la ville de Saint-Louis sans pour autant parler du fleuve Sénégal », explique le professeur Abdoul Sow, directeur du Centre de recherche et de documentation du Sénégal (Crds). Pour l’universitaire, cette relation n’est pas une simple proximité géographique. Le fleuve a participé à la naissance même de la ville. Les premiers comptoirs, le commerce, le transport des marchandises et les échanges avec l’arrière-pays se sont développés grâce à cette voie d’eau. Selon lui, avant le chemin de fer, avant les routes, l’eau était le chemin. Les marchandises venues de l’intérieur arrivaient par le fleuve avant de repartir vers la mer et l’Europe. La gomme arabique, l’arachide et d’autres produits transitaient par les entrepôts de la ville. Saint-Louis s’est ainsi construite comme une ville d’échanges, tournée vers l’eau. Mais le fleuve n’a pas seulement organisé l’économie. Il a aussi façonné les hommes et les femmes qui vivent à ses côtés. À Guet-Ndar, célèbre quartier des pêcheurs de Saint-Louis, cette relation est particulièrement visible. Les pêcheurs connaissent les courants, les vents, les saisons, les mouvements de la mer. Leur savoir s’est transmis de génération en génération. « Les Saint-Louisiens, par essence, sont des gens qui savent vivre avec l’eau. Ils grandissent autour du fleuve. Ils vont se baigner dans le fleuve, ils vont y prendre du poisson », a souligné le professeur Abdoul Sow.Cette intimité avec l’eau a produit une véritable culture. Pour Pape Samba Sow, dit Zoumba, artiste, écrivain, parolier et conteur, la relation des Saint-Louisiens avec l’eau plonge encore plus profondément dans l’histoire et les croyances. « Tant que l’eau du fleuve et de la mer est l’élément central de Saint-Louis, tout y renvoie, aussi bien la géographie que l’histoire », estime-t-il.
Les régates sur fleuve, une tradition séculaire
Le fleuve est aussi un lieu de fête. Et aucune manifestation ne le montre mieux que les régates, ces courses traditionnelles de pirogues qui transforment chaque année les berges de Saint-Louis en une immense scène populaire. À Guet-Ndar, les régates se préparent plusieurs jours avant la course. En ce début d’août, les rues deLodo, Pondo Khôlé et Dakk, trois sous-quartiers de Guet-Ndar, vibrent au rythme des préparatifs. Mercredi 12août 2026, à trois jours des grandes courses de l’édition 2026, à Lodo le vert et le blanc flottent au-dessus de toutes les ruelles. Depuis le 5 août, chaque sous-quartier dispose de 48 heures d’activités culturelles. On danse, on chante, on se souvient. On rend hommage aux anciens et aux illustres fils de la communauté. Car derrière la compétition se trouve une autre histoire, celle d’une communauté qui cherche à transmettre sa mémoire. « Nous avons le même ancêtre », rappelle ElhadjLamana Dieng, membre du staff de Lodo. La rivalité est forte, mais elle reste une rivalité entre membres d’une même famille. La filiation paternelle détermine le sous-quartier auquel appartient le rameur. Deux frères peuvent ainsi défendre des couleurs différentes. Sur le fleuve, chacun veut gagner, dans la vie, ils restent des voisins, des parents.
Des semaines de préparation pour quelques minutes sur l’eau
Pour les spectateurs, les régates durentquelques minutes, pour les rameurs, elles se préparent pendant des semaines.Dès que la date est connue, les entraînements commencent ou s’intensifient. Les corps se renforcent. Les mouvements sont répétés jusqu’à devenir presque instinctifs. À bord des pirogues d’entraînement, les rameurs apprennent à ne faire qu’un. Dans une course où chaque seconde compte, le moindre déséquilibre peut coûter la victoire. Birahim, jeune rameur de Lodo, insiste sur cette préparation physique, mais aussi mentale. « Nous nous préparons physiquement, mais aussi mentalement », explique-t-il. La discipline ne concerne d’ailleurs pas uniquement les rameurs. À l’approche de la compétition, les femmes adaptent leur alimentation. Bouillie de mil, lait, lait caillé et autres préparations sont privilégiés. Les repas trop gras sont évités. Certaines équipes dorment même sur les toits des maisons pour rester au plus près de leur préparation.Le corps du rameur devient ainsi l’objet d’une attention collective. Dans certaines familles, aux côtés de la préparation sportive subsistent des pratiques traditionnelles plus discrètes.Les régates sont aussi un moment où le passé et le présent se rencontrent.Zoumba les présente comme un véritable patrimoine immatériel. « Pour les régates, c’est une affaire de communion sociale bien ludique après tant d’efforts, comme les cultivateurs font la fête de la moisson », a expliqué le trésor humain vivant de Saint-Louis.
Le 15 août 2026 : quand Saint-Louis regarde le fleuve
Puis vient le grand jour. Le 15 août, les berges du fleuve Sénégal se remplissent. Entre l’île de Ndar et Sor, la foule s’installe. Les autorités, les notables, les familles, les jeunes et les anciens se retrouvent. Sur le pont Faidherbe, les spectateurs scrutent l’eau. Les pirogues attendent. Puis le signal. Les pagaies plongent simultanément dans le fleuve. Les corps se penchent. Ils sont au moins 60 rameurs dans les petites pirogues et au moins 80 dans les grandes,soigneusement retapées et peintes aux couleurs vives pour l’occasion. Les pirogues bondissent et soudain le calme habituel du fleuve disparaît derrière les cris de la foule. Chaque coup de pagaie est accompagné d’une clameur. Les supporters gesticulent, encouragent, appellent les rameurs par leur nom. Sur les berges, la compétition devient presque une affaire personnelle.Certaines courses imposent même des manœuvres spectaculaires : renverser la pirogue, la remettre à l’endroit, remonter à bord et poursuivre. Le spectacle est autant sur l’eau que sur les rives. À terre, les femmes chantent et dansent. Le sabar, le tama et les rythmes traditionnels accompagnent la fête. Et lorsque la pirogue Ahmeth FallBraya, représentant Pondo Khôlé, franchit la ligne d’arrivée en tête, la joie explose. Pondo Khôlé gagne. C’est la fierté d’un quartier. Mais c’est toutGuet-Ndar qui est en fête, en communion. C’est peut-être là que se trouve le véritable sens des régates.Elles permettent aux générations de se retrouver autour de l’eau. Le fleuve devient une mémoire en mouvement. « La Langue de Barbarie est très conservatrice et des traditions fortes y demeurent intactes », observe Zoumba.Il cite le « Dee ndiaay », le « Ribidiong», le « Tuur », le « Mbotaay », le « Saraxu dex gi », les régates, le « Xaxar», le « Takkussanu Ndar », le sabar, le tama, le « Tannbeer » ou encore le « Kassack ». Autant de noms qui peuvent sembler mystérieux à celui qui ne connaît pas Saint-Louis, mais qui constituent les fragments d’une mémoire collective. Le fleuve les relie.
Par Jeanne SAGNA (Correspondante)


