Il est des paradoxes qui défient la raison : au Sénégal, nous continuons à produire des bataillons de jeunes médecins, pharmaciens et professionnels de santé qui se retrouvent, dans le meilleur des cas, sous-employés, et dans le pire, relégués au rang de chômeurs surqualifiés. Pendant ce temps, le système sanitaire national s’effondre sous le poids de ses propres limites. Nous nous obstinons à prendre des solutions pour des problèmes, et à ignorer que notre système est à bout de souffle.
Le Sénégal, en vérité, n’a jamais eu de système de santé structuré. Il a hérité d’un système de soins, précaire, fragmentaire, mal articulé, qui expose chaque citoyen à une incertitude sanitaire permanente. Dans ce modèle vacillant, l’offre de soins est incomplète, désorganisée, et incapable de répondre aux défis contemporains. Cela explique la recrudescence des évacuations sanitaires coûteuses, parfois dangereuses, où le pronostic vital du patient se joue à la roulette, et où l’État perd chaque année des milliards en devises au profit de systèmes étrangers mieux structurés.
Ce système disloqué a un coût : un coût humain, en vies perdues faute de prise en charge adéquate ; un coût social, en perte de confiance ; et un coût économique, en dépenses stériles. Il est donc urgent de refonder complètement notre système sanitaire, non pas à coups de réformettes superficielles, mais par une reconception totale de son architecture.
1. Repenser la gouvernance : sortir de la confusion santé-maladie
La première étape de cette refondation passe par une réorganisation profonde du ministère de la Santé. Actuellement, ce ministère est plus proche d’un ministère de la maladie publique que d’une institution stratégique de promotion de la santé. Une confusion s’est durablement installée entre la santé, la médecine, la maladie et l’action sociale. Or, ces domaines relèvent de logiques différentes et doivent être dissociés pour une efficacité accrue.
La santé est transversale, prospective, préventive. La maladie est conjoncturelle, curative, souvent réactive. Il est donc impératif de désencombrer le ministère de la Santé de fonctions qui ne relèvent pas directement de sa mission première : garantir un état de bien-être physique, mental et social durable.
Une proposition réaliste serait de regrouper la maladie, l’action sociale, l’environnement et l’hygiène dans une entité spécifique, pendant que le ministère de la Santé se concentrerait exclusivement sur les politiques sanitaires, la prévention, la régulation et le pilotage d’un système intégré.
2. Vers un Code de la santé : pour une organisation lisible, cohérente et efficace
Il est inadmissible qu’un pays de plus de 18 millions d’habitants, confronté à des défis sanitaires majeurs, n’ait pas encore un Code de la santé moderne et opérationnel. Ce code est la pierre angulaire d’un système performant. Il permettra de :
• Définir clairement le statut de chaque acteur : médecins, infirmiers, techniciens, pharmaciens, spécialistes…
• Encadrer la gestion des carrières dans la fonction sanitaire publique comme privée.
• Réglementer le médicament, les dispositifs biomédicaux, et leur intégration dans les protocoles de soins.
• Clarifier la mission, la structure et le fonctionnement de chaque entité de soins, publique ou privée.
• Créer un système unifié et décloisonné, où les secteurs public, privé, militaire, scolaire et parapublic fonctionnent en synergie autour de la patientèle.
Aujourd’hui, notre système est éclaté : le secteur public, lourd et inefficace, absorbe des milliards sans résultat tangible ; le privé, inventif et accessible, est laissé à l’abandon ; les structures parallèles (militaires, universitaires, scolaires) opèrent en silos. Cette compartimentation est antinomique avec l’idée même de santé publique.
La médecine, par essence, est une profession libérale. Cloisonner ses praticiens entre le public, le privé ou l’armée, quand tous s’adressent à la même population, est un non-sens stratégique.
3. Refonder la formation : sortir de l’intuition, entrer dans la médecine fondée sur les preuves
Notre système de formation en santé est lui aussi en décalage avec les exigences contemporaines. Nous formons encore des médecins « intuitifs », quand le monde est passé à la médecine fondée sur les preuves (evidence-based medicine). Cela implique une refonte en profondeur :
• Revoir les curricula de formation, pour intégrer davantage de sciences biomédicales, de technologie de diagnostic, de compétences cliniques avancées.
• Mettre l’accent sur la recherche, l’innovation et la rigueur scientifique.
• Assurer une formation continue obligatoire, adossée à des standards internationaux.
Former des professionnels de santé adaptés aux besoins locaux, capables de répondre à la complexité des pathologies modernes, est la condition sine qua non d’un système de santé performante
Le Sénégal ne peut plus se contenter de survivre dans un système sanitaire improvisé. Il est temps d’assumer une ambition forte, celle de bâtir une souveraineté sanitaire réelle, fondée sur :
• Une gouvernance claire et efficace ;
• Un cadre législatif moderne et structurant ;
• Une formation scientifique de haut niveau ;
• Et surtout, une vision transversale, prospective, et centrée sur le citoyen.
Notre système de santé ne doit plus être un gouffre, un fardeau, ou une menace latente. Il doit devenir un levier de développement, de sécurité et de fierté nationale.
Dr Serigne Falilou Samb


