Des yeux levés vers le ciel de Kaffrine aux amphis de l’Ucad, la trajectoire de Salma Sylla force l’admiration. Le 2 mai dernier, elle est entrée dans l’histoire en devenant la première femme à décrocher un doctorat en astrophysique au Sénégal. Portrait d’une chercheuse lumineuse qui, loin de s’enfermer dans sa tour d’ivoire, met son télescope à hauteur d’homme et se bat pour que la science devienne l’affaire de toutes.
«La vie est belle, le destin s’en écarte. Personne ne joue avec les mêmes cartes. Le berceau lève le voile, multiples sont les routes qu’il dévoile. Tant pis, on n’est pas né sous la même étoile. » Ce couplet du groupe de rap marseillais IAM, tiré de leur tube « Nés sous la même étoile », résonne comme un parallèle saisissant avec la trajectoire de Salma Sylla. Car si des millions de personnes ont grandi sous le même ciel qu’elle, les chemins ont bifurqué. Pendant que certains ont connu le destin d’une étoile vagabonde, condamnée à errer dans un univers qui n’est pas le leur, Salma, elle, a conquis le sien. Cette conquête s’est concrétisée, le 2 mai 2026, dans l’amphithéâtre de l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar, où elle a soutenu sa thèse de doctorat intitulée : « Étude de phénomènes transitoires en astrophysique : flashs d’impact et binarité dans les étoiles RR Lyrae ». Des mots qui donnent le vertige aux non-initiés, mais dont le sens est clair : Salma Sylla est désormais la première Sénégalaise Docteure en astrophysique.
« Le 2 mai 2026 représente un jour fondamental dans ma carrière scientifique, car c’est le jour où l’on a validé le travail d’une vie. Ce qui m’a profondément marquée, c’est le soulagement que j’ai ressenti, porté par tout le soutien que j’ai reçu. Tous les acteurs du domaine spatial étaient présents, comme le Professeur Gayane Faye, Maram Kaïré… », a-t-elle glissé, tout souriante.
Pionnière
Un événement célébré comme un acte fondateur dans la science, mais pas seulement. En effet, la résonnance va aussi vers le passé, à Kaffrine, là où tout a commencé. Alors qu’elle était chez ses grands-parents, la jeune Salma avait littéralement la tête dans les étoiles. « Depuis toute petite, je suis fascinée par l’espace. J’étais dans la région de Kaffrine avec mes grands-parents, à une époque où l’électricité était rare. La nuit, on restait à l’air libre, et je regardais le ciel en tentant de compter les étoiles. L’astronomie m’a passionnée depuis toujours. Même au collège, à Thiès, je lisais des livres sur l’espace. C’est à l’université que j’ai fait le lien, après avoir assisté à une conférence internationale où j’ai rencontré une astrophysicienne belge, le Professeur Katrien Kolenberg. À ce moment-là, j’ai pris conscience qu’il existait une discipline qui englobait tout ce qui me fascinait. L’inspiration est venue de là. J’en ai discuté avec mon mentor, le Professeur Ababacar Sadikh Ndao, qui m’a encouragée. Malheureusement, je ne pouvais pas me lancer dans un doctorat en astronomie à l’époque, car les conditions n’étaient pas encore réunies au Sénégal. », confie-t-elle émue.
Le parcours de Salma Sylla est celui d’une femme qui n’a jamais cessé d’avancer. Après son Baccalauréat S2 au lycée Malick Sy de Thiès, elle intègre la Faculté des sciences et techniques de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar où elle obtient un diplôme d’ingénieure en téléinformatique. Salma travaille ensuite dix ans à la Direction de l’informatique et des systèmes d’information de l’Ucad, une décennie en apparence éloignée des étoiles, mais qui forge une rigueur que la recherche saura récompenser. En 2011, elle reprend les études et décroche un Diplôme d’études approfondies à l’Institut de technologie nucléaire appliquée, avec un mémoire sur les diodes électroluminescentes en imagerie optique. Le doctorat en astrophysique n’était plus qu’une question de temps.
Désormais pionnière, elle mesure le poids de ce titre. « C’est une responsabilité. Un modèle doit toujours donner le bon exemple, mais aussi ouvrir des opportunités. Montrer la voie est un devoir moral. Je dois montrer aux jeunes filles qu’elles peuvent y arriver, si elles le souhaitent », dit-elle.
Vulgariser la science
L’astronomie est une science complexe, mais Salma Sylla est convaincue qu’elle peut parler à tous. Lors de notre visite à la Faculté des sciences et techniques de l’Ucad, elle en a donné une belle illustration : après notre entretien, elle a proposé une observation du soleil à travers son télescope, distribuant des lunettes solaires aux curieux qui passaient, prenant le temps d’expliquer les phénomènes visibles à un groupe d’étudiants rassemblés autour d’elle. « L’astronomie concerne tout le monde. Elle doit être inclusive et accessible, surtout pour les enfants et les jeunes filles. Plus on avance dans les milieux scientifiques, moins on y voit de femmes. Il faut y remédier. Si l’on veut faire progresser l’astronomie, les femmes doivent y être pleinement intégrées, à travers des formations et des prix qui les motivent », affirme-t-elle, plaidant aussi pour une collaboration plus étroite avec les astronomes amateurs. « Ils sont passionnés, ils observent les étoiles et enregistrent des données précieuses. Lorsqu’il s’agit de les interpréter, c’est là qu’entrent en jeu les scientifiques ».
Cette dynamique reste, cependant, suspendue à une condition : disposer des infrastructures nécessaires. Pour ses recherches doctorales, Salma a dû se rendre à l’étranger, faute d’observatoire astronomique au Sénégal, même si un projet est en cours. En attendant, elle profite de sa passion, et essaie de passer le flambeau pour faire naître des vocations, notamment chez les jeunes filles qui cherchent encore leur voie. « Il faut apprendre, aimer les matières scientifiques, et aussi savoir une chose fondamentale : la science n’est pas l’apanage d’une catégorie d’élite. Quelle que soit notre origine, on peut s’investir en science. Mon message est que la science est là pour tout le monde. On a besoin de femmes dans les sciences. J’encourage les jeunes filles à choisir les matières scientifiques, car malheureusement, la représentativité des femmes est minime dans les hautes sphères scientifiques. Qu’elles n’aient pas peur, les opportunités sont là », affirme-t-elle.
L’astronome observe les étoiles. Et quand elle scrute son télescope pour regarder les autres dans le ciel, Salma Sylla sera comme face à un miroir. Car les étoiles qu’elle verra seront comme un reflet de sa propre lumière, incandescente, ́lumineuse, éclairante.
Oumar Boubacar NDONGO (Textee) et Djamil THIAM (Photo)


