À « Sàndika », le marché aux fruits est une masse vivante. Les mangues dominent tout. Elles sont entassées en pyramides instables, posées sur des bâches noircies par la poussière, serrées dans des bassines en plastique fissurées.
Certaines sont encore fermes, vertes et brillantes sous le soleil. D’autres ont déjà cédé à la chaleur, leur peau tachée et fendue, laissant couler un jus sucré qui attire les mouches. Le « madd », ouvert à la hâte, complète ce paysage. Des morceaux rouges et jaunes exposés au soleil, vendus à même le sol, dégagent une odeur acide, sucrée et fermentée.
L’air est chargé et colle à la peau. Les vendeuses occupent chaque espace disponible. Elles interpellent les passants sans interruption. Les voix se superposent. Les prix se crient, se négocient et se contestent. Les charrettes passent dans des allées étroites, chargées de cageots empilés jusqu’à hauteur d’homme. On entend le bruit du bois qui craque et les roues qui grincent.
La poussière se soulève à chaque passage. Et dans ce tohu-bohu collectif, une autre présence existe, plus discrète au début, mais impossible à ignorer dès qu’on s’en approche. À quelques mètres seulement des étals de fruits, l’air change. L’odeur sucrée des mangues disparaît entièrement, remplacée par une senteur chimique, agressive et lourde, qui prend à la gorge.
Une odeur de solvant, de produit industriel, qui n’a rien à faire dans cet univers de fruits et de terre. Sous un arbre maigre, dont les branches sèches laissent passer une lumière dure, un groupe occupe un espace que le marché contourne sans le nommer. Le sol est irrégulier, poussiéreux et couvert de déchets légers. On constate des sacs plastiques froissés, des restes de nourriture, des cagettes cassées et des morceaux de tissu. Ils sont une dizaine.
« C’est là-bas… que j’ai commencé »
Les corps sont installés sans organisation visible mais selon une logique qui semble connue d’eux seuls. Certains sont allongés sur le côté, un bras sous la tête, l’autre abandonné dans la poussière. D’autres sont assis, le dos arrondi, les genoux serrés contre eux, comme pour contenir quelque chose d’inédit. Un ou deux sont à demi debout, vacillant légèrement avant de se rasseoir. Les vêtements racontent le même effacement.
Chemises déchirées aux coutures ouvertes. Pantalons élimés, troués aux genoux et aux poches. Tissus délavés, noircis par la poussière, la sueur et le temps. Certains sont pieds nus. D’autres portent des sandales cassées, maintenues par des liens improvisés. Les peaux sont marquées de couches successives de vie difficile.
Saleté incrustée, sueur séchée et poussière collée. Les visages sont creusés, les pommettes saillantes et les joues tombantes. Les lèvres sont fendillées et les dents souvent incomplètes. Les yeux sont rouges, parfois larmoyants, parfois fixes, perdus dans un point qui n’existe pas ici.
Entre eux circule une bouteille en plastique transparent. Le liquide à l’intérieur est jaunâtre et trouble. Elle passe de main en main selon un ordre tacite, sans discussion. Un chiffon imbibé du même produit est utilisé à tour de rôle. Il est pressé contre les narines, tenu fermement, puis relâché. Le chiffon monte accompagné d’une inspiration longue, profonde et appuyée.
Le torse se soulève légèrement, puis le corps se fige comme en rigidité cadavérique. Les épaules s’abaissent, le regard décroche et le visage perd toute expression. Pendant quelques secondes, plus rien ne semble passer entre eux et le reste du monde. Autour, les mouches continuent leur mouvement. Elles se posent sur les bras, les genoux et le visage parfois.
Aucune main ne les chasse. Le soleil frappe sans obstacle. L’ombre de l’arbre ne couvre qu’une partie des corps, laissant le reste exposé à la chaleur. Par moments, des échanges verbaux émergent, mais ils sont fragmentés et hachés, comme arrachés à un effort difficile.
Un homme âgé attire l’attention. Sa barbe blanche hirsute est dense, irrégulière et mêlée de poussière. Elle descend sur un torse maigre, marqué par les côtes visibles sous la peau. Son visage est profondément ridé. Ses mains tremblent légèrement lorsqu’il tient la bouteille. Les doigts sont noircis, durcis et marqués par l’absence de soin prolongée.
A lire aussi : Accros à la reniflette : le calvaire silencieux des familles
« Moi… j’ai dépassé soixante ans », dit-il. Il laisse un silence, regarde vaguement le sol, puis reprend. « Ma marâtre… elle me mettait dehors. Je dormais dehors… dans la rue », un autre silence et le marché continue de gronder en arrière-plan. « C’est là-bas… que j’ai commencé».
Il ne précise pas plus, ni n’élabore. Les mots tombent comme des faits anciens, rangés quelque part loin dans la mémoire. À côté de lui, un homme plus jeune se redresse légèrement. Son visage est plus nerveux, les yeux plus mobiles. Il parle sans qu’on lui pose de question, comme si le récit du vieil homme avait ouvert quelque chose.
« Non. Recule. Attends ton tour »
« Les amis… », dit-il. « C’est eux. Je les regardais faire. Après j’ai essayé. Après… je n’ai pas arrêté », confie-t-il, le regard hagard. Sa voix accélère par moments, puis ralentit brusquement. Un autre homme, légèrement en retrait, laisse échapper un rire court, sans joie. « Curiosité », dit-il. « Juste curiosité ».
Il répète le mot une seconde fois, plus bas. Le cycle se répète avec une régularité qui ne dépend ni du temps ni du bruit extérieur. Le marché, lui, continue à quelques mètres. Les vendeuses crient toujours les prix. Les clients négocient et les mangues changent de place. Les sacs se remplissent et se vident. Rien ne s’arrête.
D’un coup, un charivari traverse le groupe sans prévenir. « C’est mon tour ! » La voix est sèche, cassée, mais ferme. Un autre répond immédiatement. « Non. Recule. Attends ton tour ». L’espace se resserre autour d’eux. Deux hommes se lèvent d’un coup, sans hésitation. Les corps s’agrippent et les bras se croisent. L’un pousse avec force, l’autre résiste. Ils basculent ensemble au sol, entre les cagettes cassées et les fruits écrasés.
La poussière se soulève immédiatement. Autour, plusieurs hommes interviennent en même temps. Certains tirent les bras, d’autres poussent les torses, d’autres crient pour couvrir le bruit. La scène dure quelques instants encore, puis se désagrège. Et sous cet arbre de « Sàndika », les hommes restent pris dans une routine inhumaine au milieu de l’abondance, présents sans être intégrés, là sans être vus.
Par Amadou KéBé


