Face à la hausse du prix du carburant, les professionnels du transport choisissent, pour l’heure, d’absorber le choc plutôt que de le répercuter sur les passagers. Une trêve tarifaire qui protège les usagers à court terme, mais fragilise davantage des chauffeurs aux marges déjà étroites.
Des volutes de fumée s’élèvent au-dessus des voitures alignées à la Patte-d’oie. Le jour se lève à peine et, déjà, le point de rassemblement s’anime. Un chauffeur ouvre sa portière, s’installe derrière le volant et ajuste son rétroviseur avant de mettre le moteur en marche. Quelques vendeurs ambulants circulent entre les véhicules avec leurs gobelets de café chaud. Les conversations restent feutrées, ponctuées par le ronronnement intermittent des moteurs. À première vue, rien ne distingue cette matinée des précédentes. Les tarifs vers Dior et Ouakam demeurent inchangés. Pourtant, derrière cette apparente quiétude, un sujet s’est insinué dans les conversations. En effet, le carburant coûte désormais plus cher.
Le litre de supercarburant a augmenté de 70 FCfa (990 FCfa), tandis que le gasoil a progressé de 75 FCfa (755 FCfa). Pour ces conducteurs, cette hausse érode inexorablement des recettes déjà comprimées. Mamadou, chauffeur depuis plus de quinze ans, pose une main sur le volant avant de jeter un regard vers la file des passagers. « Le prix du transport n’a pas augmenté, mais nous dépensons plus pour le carburant. À la fin de la journée, cette différence se ressent forcément sur nos recettes », explique-t-il. Il redémarre, avance de quelques mètres, puis s’immobilise pour attendre d’autres clients. À chaque rotation, explique-t-il, la même équation se reconstitue. Le carburant absorbe une part supplémentaire des recettes, tandis que l’entretien, les réparations imprévues et les autres frais continuent de peser sur les revenus. Dans cette profession aux équilibres précaires, la moindre dépense finit par entamer une marge déjà ténue. «Notre charge a augmenté, mais le prix du transport reste le même. Avec 75 FCfa de plus par litre, on perd forcément une partie de ce qu’on gagnait auparavant », souligne-t-il. Le dilemme se répète d’une voiture à l’autre. Oumar, qui assure régulièrement la liaison vers Ouakam, garde un œil attentif sur la jauge du réservoir. Il surveille davantage sa consommation et intègre désormais chaque déplacement dans une comptabilité plus tatillonne.
Les chauffeurs hésitent à augmenter leurs tarifs, conscients qu’une telle décision toucherait directement des usagers eux-mêmes éprouvés par la cherté de la vie. « Nous ne voulons pas brusquer les clients. Mais il y a aussi le carburant, l’entretien et toutes les petites charges. Si le prix reste élevé, il faudra préserver notre activité », affirme Oumar. L’inquiétude des passagers À côté de lui, Cheikh observe les passagers qui montent dans une voiture. Il attend que chacun ait pris place avant de rabattre la portière. À l’en croire, si le prix augmente, les clients le ressentiront. « Mais nous aussi, nous sommes confrontés à la hausse du carburant. C’est compliqué pour tout le monde », dit-il. Derrière cette comptabilité devenue plus rigoureuse se joue la viabilité même de l’activité. Les chauffeurs doivent maintenir le rythme des rotations pour préserver leurs recettes, tout en composant avec une dépense incompressible qui augmente à chaque plein. L’équilibre, déjà fragile, paraît désormais plus précaire. À quelques mètres des chauffeurs, les passagers attendent leur départ. Des sacs sont déposés dans les coffres. La stabilité des tarifs constitue pour eux un sursis, mais l’hypothèse d’une augmentation plane déjà sur les conversations.
Mariama, commerçante, s’installe dans un véhicule avec son sac posé sur elle. Elle comprend les difficultés des chauffeurs, mais redoute les conséquences d’une hausse. « Pour le moment, le prix n’a pas augmenté et c’est déjà une bonne chose. Mais si le tarif monte, cela pèsera sur ce que je gagne dans la journée », confie-t-elle. Même inquiétude chez Abdoulaye, jeune employé qui se rend régulièrement à Ouakam. Il monte à bord, range son téléphone dans sa poche et prend place près de la fenêtre. « Le transport fait déjà partie des grosses dépenses. Une hausse quotidienne finirait par représenter beaucoup d’argent à la fin du mois », estime-t-il. Pour l’heure, la hausse s’arrête donc à la pompe. Dans les véhicules, les tarifs demeurent inchangés. Mais cette stabilité apparente dissimule une réalité moins reluisante. Les charges progressent, les recettes stagnent et les chauffeurs voient leur marge se contracter. Entre deux rotations, les chauffeurs font leurs comptes.
La hausse du carburant s’est déjà incrustée dans leurs dépenses, leurs arbitrages et leurs préoccupations quotidiennes. Pour l’instant, personne ne moufte sur une éventuelle hausse du transport. Les chauffeurs savent qu’elle serait difficile à faire accepter. Les passagers, eux, espèrent qu’elle n’aura pas lieu. Mais derrière cette trêve tarifaire se dessine une équation de plus en plus délicate. Comment continuer à rouler lorsque le carburant coûte davantage, sans augmenter le prix du trajet ni amputer durablement les revenus de ceux qui conduisent ?
Par Pathé NIANG

