Il parle de satellites, de drones et d’intelligence artificielle comme d’autres parlent du quotidien. Le Dr Labaly Touré veut surtout convaincre que le spatial n’est pas un luxe, mais un formidable outil de développement pour le Sénégal.
C’est son dada. Son sujet de prédilection. Celui dont il aime parler, expliquer les ressorts et transmettre les usages, même à ceux qui, au départ, n’y comprennent pas grand-chose.
Comme le 28 juillet dernier, à l’Institut français, lors d’une masterclass consacrée à la géomatique. Lorsqu’il en parle, les yeux du Dr Labaly Touré s’illuminent. Les satellites, les drones, les systèmes d’information géographique ou encore l’intelligence artificielle ne sont pas, pour lui, de simples outils technologiques. Ils constituent les fondements d’une nouvelle manière de gouverner, de produire, de protéger l’environnement et de planifier le développement.
Depuis plus de dix-sept ans, cet homme à la forte corpulence consacre sa carrière à faire connaître cette discipline encore méconnue du grand public, mais devenue incontournable dans les politiques publiques modernes.
Enseignant-chercheur à l’Université du Sine Saloum El-Hâdj Ibrahima Niass (Ussein), où il coordonne depuis 2020 la filière Géomatique, le Dr Labaly Touré fait partie des pionniers de cette spécialité au Sénégal.
Sous son impulsion, cette université est devenue la première du pays à proposer un cursus complet, de la licence au master, consacré à la géomatique, avec une forte composante en intelligence artificielle et en développement d’applications géospatiales. Une fierté pour celui qui voit dans cette discipline un formidable levier de transformation.
« Le spatial n’est pas une dépense,
c’est un investissement »
Pour expliquer son métier, le Dr Labaly Touré préfère les exemples du quotidien aux longues démonstrations scientifiques. « Lorsque vous utilisez un Gps, consultez Google Maps ou regardez une image satellite pour prévoir la météo, vous utilisez déjà la géomatique », résume-t-il. Derrière ces gestes devenus banals se cache pourtant un immense potentiel encore insuffisamment exploité au Sénégal.
Pour lui, l’avenir de l’agriculture, de la gestion foncière, de l’aménagement du territoire, de la protection des ressources naturelles ou encore de la prévention des catastrophes passera inévitablement par les technologies géospatiales. « Le spatial n’est pas une dépense. C’est un investissement », aime-t-il rappeler.
Qui pouvait imaginer que le natif de Diendé, dans la région de Sédhiou, deviendrait l’une des figures de la géomatique en Afrique ? Personne, sauf à avoir le pouvoir de percer les voies insondables du Seigneur.
L’histoire de cet expert en géomatique commence dans une salle de classe. Élève de sixième au milieu des années 1990, il découvre l’informatique grâce à son professeur, qui l’inscrit au club informatique de son établissement. À une époque où les ordinateurs étaient encore rares dans les écoles sénégalaises, cette initiation agit comme une révélation. Très vite, le jeune Labaly apprend, puis transmet à son tour ses connaissances à ses camarades. Son entourage lui attribue même un surnom : « Bill », en référence à Bill Gates. Un clin d’œil qui témoigne déjà de son attrait pour les nouvelles technologies. Cette passion se conjugue rapidement avec une autre : la gégéographie
De cette rencontre naîtra plus tard la géomatique, qu’il décrit volontiers comme « l’informatique appliquée à la géographie ». Après son baccalauréat, obtenu au lycée Ibou Diallo de Sédhiou en 2002, il rejoint l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, où il effectue l’ensemble de son parcours universitaire jusqu’au doctorat. Entre-temps, plusieurs séjours de formation au Canada et en France viennent renforcer son expertise.
Former plutôt que convaincre
Au fil des années, le Dr Labaly Touré comprend que le principal défi n’est pas seulement scientifique. Il est aussi pédagogique. Longtemps, lorsqu’il évoquait la géomatique, ses interlocuteurs affichaient la tête d’un enfant face à une formule mathématique complexe. Aujourd’hui, le contexte a changé. Les formations se multiplient, les administrations recrutent des géomaticiens et les technologies spatiales s’imposent progressivement dans la gestion publique.
Mais, selon lui, le Sénégal doit aller plus loin. Il plaide pour une véritable généralisation de la géomatique dans tous les secteurs : agriculture, environnement, urbanisme, élevage, gestion foncière ou développement territorial.
Convaincu que la vulgarisation reste essentielle, il multiplie les conférences, les formations et les masterclass. Il a également participé au développement de Map Sénégal, une plateforme mettant gratuitement à disposition des données géospatiales destinées aux étudiants, aux chercheurs et aux professionnels. Bref, grâce à lui, un sujet technique est devenu accessible à ceux qui s’y intéressent.
« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » Mandémory, comme l’appellent ses proches, a magnifiquement assimilé cette maxime de Boileau dans son approche pédagogique. Une approche qui fait des émules et suscite des vocations.
« Depuis ses débuts, il n’a cessé de repousser les frontières et de démontrer qu’il était possible de transformer l’expertise géomatique en solutions concrètes, en innovation et en création de valeur. Il fait partie de ces très rares pionniers sénégalais qui ont su franchir le cap entre la connaissance, la recherche et l’entrepreneuriat », témoigne Mouhammad Abdallah Diallo, directeur de Sénégal Services et de l’Intelligence Territoriale/Sénégal Numérique Sa et coordonnateur du Groupe interinstitutionnel de concertation et de coordination en géomatique (Gicc) – GéoSénégal.
Au-delà des titres et des réalisations, ce qu’il retient du Dr Labaly Touré, c’est la constance d’un homme qui a toujours cru au potentiel de la géomatique et à la capacité des Africains à développer leurs propres solutions et leurs propres écosystèmes de valeur.
Son ancien étudiant, devenu aujourd’hui son collègue, le Dr Moussa Sow, ne tarit pas d’éloges sur son ancien mentor. Lorsqu’il parle de lui, sa voix est traversée par l’émotion et la gratitude. Au-delà de l’avoir initié à la géomatique, le Dr Touré lui a ouvert les portes du monde professionnel, d’abord en qualité de consultant, puis d’enseignant. « Il nous a toujours poussés à aller plus loin, à poursuivre nos études, à ne jamais nous satisfaire de ce que nous avions déjà acquis. Pour lui, avoir un diplôme ne devait jamais être une finalité. Il fallait continuer à apprendre, continuer à se former, continuer à chercher et surtout continuer à se dépasser. Et je pense que c’est une philosophie qui m’a profondément marqué », rappelle le Dr Sow.
Sur le plan humain, il le décrit comme une personne « profondément sociale, très, très sociale, quelqu’un qui est constamment présent pour les autres, qui cherche toujours à donner le meilleur de lui-même pour aider et faire du bien autour de lui ».
Un engagement au-delà de l’université
Le goût du Dr Labaly Touré pour l’engagement ne date pas d’aujourd’hui. À l’Université Gaston Berger, il s’investit très tôt dans la vie associative. Délégué des étudiants, président de plusieurs associations et initiateur de structures dédiées au panafricanisme ou à la géomatique, il développe très jeune le sens du leadership et du service.
Pour autant, il refuse de s’engager dans un parti politique. « Je peux servir mon pays autrement », affirme-t-il. Sa manière de faire de la politique consiste à former des compétences, à accompagner les décideurs et à promouvoir les sciences spatiales.
Parallèlement à ses activités universitaires, il préside aujourd’hui le Réseau africain des professionnels de la géomatique, présent dans plus de quarante pays. Son ambition est de fédérer les experts du continent afin de renforcer la coopération scientifique et de favoriser l’essor des technologies géospatiales en Afrique.
Malgré ses responsabilités – il est également conseiller technique à l’Agence sénégalaise d’études spatiales -, le Dr Labaly Touré n’a jamais rompu le lien avec sa terre natale. Sa mère vit toujours à Diendé, où il retourne régulièrement. Ce choix a d’ailleurs influencé son choix d’enseigner à Kaolack, plus proche de Sédhiou.
Aux jeunes, notamment à ceux des régions de l’intérieur, il adresse un message d’espoir. L’origine sociale ou géographique, dit-il, ne détermine jamais une destinée. « Un enfant ne peut pas rêver d’un métier qu’il ne connaît pas », insiste-t-il. C’est pourquoi il intervient régulièrement dans les écoles afin de faire découvrir les métiers du spatial.
Rigoureux, selon ses étudiants, passionné de lecture, ancien judoka et grand voyageur, le Dr Labaly Touré poursuit un objectif clair : faire du Sénégal une référence africaine dans les sciences spatiales. Pour lui, l’avenir appartient aux pays qui sauront transformer les données en décisions et la technologie en levier de développement.
Par Elhadji Ibrahima THIAM


