Le transport par moto taxi, surnommé « Tiak-Tiak », est en pleine mutation. Pour des milliers de jeunes, cette activité représente une bouée de sauvetage économique. Cependant, une nouvelle réglementation du ministère des Infrastructures, des Transports terrestres et aériens (Mitta), exigeant l’immatriculation et la conformité des véhicules, met en lumière les fractures du secteur. Entre dénonciation d’une loi jugée injuste, labyrinthe administratif et exclusion, les conducteurs font face à de nombreux problèmes.
Clé à la main droite, casque dans l’autre, Adama Diagne vient de couper le moteur toussotant de sa moto taxi. C’est une vieille de 125 cm³ bleue de la marque KTM au carénage écaillé, et au pot d’échappement bruyant, rafistolée à plusieurs endroits avec du fil de fer.
La selle, déchirée par endroits, laisse apparaître une mousse jaunie, témoin des kilomètres engloutis sur les routes cahoteuses de la banlieue dakaroise. Sans un mot, Adama descend, essuie d’un revers de main son front perlé de sueur, puis se dirige d’un pas lent vers un petit groupe de conducteurs, rassemblés sous l’ombre d’un immeuble, non loin du marché Dior.
Pourtant, ce jeune conducteur de 26 ans ne devrait pas enfourcher sa bécane pour sillonner, comme chaque matin, les artères de la ville à la recherche de clients non pas à cause de l’état vétuste de sa moto, mais en raison de la non-conformité de documents administratifs.
« Je ne dispose toujours pas de papiers requis pour exercer ce métier », confie-t-il, d’un air indifférent, comme s’il évoquait une formalité sans importance.
Le ministère des Infrastructures, des Transports terrestres et aériens (Mitta) avait, dans une logique de renforcer la sécurité routière et publique, lancé une vaste campagne d’immatriculation des motos. Une manière aussi de faciliter l’identification des deux-roues en cas d’accident ou de vol. Ainsi, tous les conducteurs étaient sommés de se munir d’une plaque d’immatriculation et d’une carte grise pour exercer leur activité sans encombre.
Une réglementation « saugrenue » pour certains…
Le coût de l’opération a été fixé à 28.000 FCfa. Et le ministre Yankhoba Diémé a prévenu : « toute personne circulant sans être en règle s’expose à des sanctions immédiates, sans dérogation ni tolérance ».
Sur le terrain, la réalité est tout autre. La date butoir, fixée le 25 mai 2025, est depuis longtemps dépassée, et les « Tiak-Tiak » sans papiers continuent de circuler dans les rues de Dakar, sans être vraiment inquiétés, à l’image d’Adama et de sa bande d’amis conducteurs.
Pour eux, contrairement à ce que beaucoup pensent, cette décision ministérielle, jugée « saugrenue », n’avait rien d’un souci d’assainissement du secteur. Elle serait plutôt, à leurs yeux, le reflet d’une volonté déguisée de renflouer les caisses de l’État sous couvert de sécurité routière.
Accroupi à côté de sa moto garée sur l’asphalte, Khadim Seck balaie d’un regard morne, le ballet de chalands qui tentent de rallier le marché déjà plein. Le conducteur peine à cacher son amertume. Rétif, il rebiffe cette réglementation sous prétexte que l’État veut leur soutirer de l’argent.
« Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir la réalité. On nous fait payer 28.000 FCfa pour obtenir les pièces administratives nécessaires afin d’exercer notre activité. Si vous multipliez cette somme par 1.000 conducteurs, vous pouvez facilement obtenir une somme conséquente », dénonce-t-il.
Pour exercer son métier, le conducteur débraillé, préfère jouer au chat et à la souris avec les policiers qui gèrent la circulation. « Cela fait cinq bonne années que je fais ce métier. Par conséquent, je suis bien placé pour savoir comment passer entre les mailles du filet », explique Khadim.
Toutefois, s’il se fait chopper, confie-t-il, il compte sur la « duplicité » de certains agents pour se tirer d’affaires. Mais, il mesure pleinement les risques encourus avec ses subterfuges. Il a vu certains conducteurs se faire réquisitionner leur moto.
« Si l’on a le malheur de tomber sur un contrôleur qui fait son travail scrupuleusement, c’est la fourrière qui nous attend. Dans le cas contraire, on paie entre 1.000 et 6.000 FCfa et il nous laisse partir », confie le conducteur, en ajoutant qu’il ne s’est jamais fait attraper depuis que cette réglementation est entrée en vigueur.
L’impasse administrative pour d’autres…
Si certains rejettent « purement et simplement » la mesure, d’autres, en revanche, ont tenté de se mettre en règle. Mais, les obstacles ne manquent pas. Entre lenteurs administratives et opacité des démarches, même ceux qui ont payé le montant exigé peinent à obtenir les documents promis.
Un peu plus loin, à hauteur du rond-point 26 des Parcelles assainies, une poignée de motos est stationnée en désordre sous un abri de fortune spartiate fait de tôles ondulées et de bouts de bâches plastiques. Les conducteurs « tuent le temps », en jouant aux cartes ou en discutant à voix basse. Ils guettent l’arrivée de rares clients, qui osent vaquer à leurs occupations sous une chaleur étouffante.
Parmi eux, Mamadou Lô, 31 ans, s’extirpe de l’ombre, casque sous le bras et gilet fluorescent à moitié zippé. Sa moto, une Haojue rouge au guidon cabossé, semble en meilleur état que celle d’Adama. Mais lui aussi a sa propre bataille non pas contre la loi en elle-même, mais contre l’administration qui l’applique.
« J’ai fait le dépôt depuis le mois de juin. J’ai payé les 28.000 FCfa, j’ai le reçu, tout est là », dit-il en tirant de sa sacoche un papier froissé qu’il déplie avec soin. « Depuis, plus rien. Chaque fois qu’on se rend aux services des transports, on nous dit de revenir. Ils parlent de retard, de panne du système, ou alors ils ne trouvent pas le dossier. Alors que j’ai vu des gens qui ont déposé bien plus tard que moi, et ont obtenu tous les papiers requis », explique-t-il.
Mamadou ne semble toujours pas comprendre pourquoi il s’est retrouvé, coincé dans une spirale d’attente sans fin. « J’ai même pensé que j’avais été arnaqué. Pendant ce temps, ceux qui n’ont rien fait du tout continuent de travailler tranquilles, pendant que moi, je roule avec la peur de tomber sur un contrôle », explique-t-il.
Son quotidien est désormais rythmé par les détours stratégiques, les raccourcis évitant les grands axes, les coups d’œil lancés dans les rétroviseurs. La conformité, paradoxalement, semble l’avoir mise en insécurité.
« Tu te dis que tu as respecté la loi, mais tu n’as rien en retour. Et si l’on te contrôle, tu n’as même pas de plaque pour le prouver. C’est injuste », lâche-t-il, avant de retourner vers ses collègues, qui acquiescent en silence.
À l’en croire, dans ce coin de banlieue, la confiance dans les institutions s’érode chaque jour un peu plus, même chez ceux qui ont voulu faire les choses dans les règles. « Je me demande si cette situation ne risque pas de décourager d’autres à franchir le pas de la régularisation », renchérit Mamadou Lô.
D’autres encore se retrouvent dans une impasse plus délicate. Ni opposés à la régularisation, ni freinés par l’administration, ils sont tout simplement exclus du système, parce que leur moto elle-même pose problème. Achat douteux, absence de traçabilité… Impossible, pour eux, de fournir les documents de base exigés pour l’immatriculation.
Un peu plus à l’intérieur des Parcelles assainies, sur le terre-plein sablonneux qui longe le terminus des « cars rapides » de la ligne 25, les motos s’alignent en vrac entre des flaques d’huile noire et des sachets froissés. L’air y est lourd, saturé par les émanations d’essence.
Assis à califourchon sur sa moto, le regard plongé sur l’écran fissuré de son téléphone, Ibrahima Ndoye, 29 ans, attend son prochain client. Sa moto, une « Jakarta » noire sans plaque, ni immatriculation, ni carte grise. À vrai dire, il ne possède aucun papier attestant que la bécane lui appartient légalement. Et pour cause : la moto, il l’a achetée dans des circonstances, reconnaît-il, floues.
Une situation sans issue à cause des achats non-réglementaires
« C’était un gars que j’ai croisé au hasard dans un point de stationnement. Il vendait des motos à vil prix. J’avais juste assez pour faire l’avance, alors j’ai pris. On ne m’a pas donné de carte grise, rien. Je ne me souviens même plus de son nom », raconte-t-il, la voix hésitante.
Ibrahima sait qu’il roule dans l’illégalité. Pour lui, il n’a pas d’autre choix. « Si j’attends d’avoir tous les papiers, je ne travaillerai jamais. J’ai des bouches à nourrir », dit-il.
Aujourd’hui il se retrouve piégé pour immatriculer sa moto. Il doit présenter une décharge du vendeur accompagnée d’une copie de sa carte d’identité nationale. Deux documents qu’il est incapable de fournir.
« On m’a dit d’aller faire une déclaration de perte, mais même pour ça, on me demande de prouver que c’est bien moi le propriétaire. Comment je fais si je n’ai rien ? », s’emporte-t-il.
Résigné, il continue son travail, espérant passer entre les mailles du filet. « J’évite les grandes routes. Je connais les coins où les policiers ne contrôlent pas. Mais bon, si un jour je me fais prendre, je peux tout perdre », renseigne-t-il.
Par Pathé NIANG

