À Dakar, la ruée vers les perruques et les cheveux naturels nourrit une nouvelle forme de délinquance. Boutiques cambriolées en pleine nuit, étagères vidées, mais aussi arrachements de mèches dans la rue. Derrière ces actes se cache un marché très lucratif alimenté par une demande toujours plus forte. Un phénomène qui inquiète commerçantes et clientes.
À Dakar, certaines femmes marchent avec prudence, une main effleurant parfois leurs perruques. Pour cause, plusieurs ont été victimes de vol ou d’arrachage de leurs coiffures, des accessoires devenus suffisamment précieux pour attirer la convoitise des voleurs.
Pour beaucoup, une perruque en cheveux naturels représente un investissement important, parfois équivalent au coût d’un smartphone haut de gamme. Dans la capitale sénégalaise, ces pièces importées et fabriquées sur mesure peuvent coûter entre 165.000 et plus de 400.000 FCfa, selon leur longueur, leur densité et leur qualité.
Ce qui était une simple satisfaction esthétique est devenu une cible fréquente. Des voleurs arrachent des perruques aux femmes dans la rue, s’introduisent dans des salons spécialisés pour voler des stocks entiers ou exploitent le marché informel pour revendre ces produits à vil prix.
Ngoné Fatou Fall, 42 ans et mère de famille, se souvient d’un après-midi où tout a basculé. Elle se trouvait au marché populaire des Hlm pour faire ses courses avec une perruque en cheveux naturels sur la tête qu’elle venait d’acheter pour environ 300.000 FCfa, une somme importante dans son budget familial, quand on lui l’arracha.
« J’ai senti quelqu’un tirer ma perruque. Et en quelques secondes, il avait disparu », raconte-t-elle. « Je me suis retournée et j’ai crié, mais on ne voyait personne. C’était si rapide que je n’ai rien pu faire », confie la dame.
Elle n’a jamais porté plainte. « Je n’ai jamais dévoilé le prix à mon mari. Je lui ai juste dit qu’elle n’était pas chère. Aller au commissariat me semblait compliqué », renchérit Ngoné. Cette perte est aussi une atteinte à son autonomie, son apparence et sa confiance en soi. Depuis, elle n’ose plus porter de perruques de grande valeur lorsqu’elle sort dans des lieux publics.
C’est aussi le cas d’Adji. Jeune professionnelle, elle a vécu un vol dans un bus, dans le quartier de Grand Yoff. Elle se rendait au travail lorsqu’un individu à scooter a saisi sa perruque et l’a détachée d’un geste sec.
« Je n’ai rien vu venir et je n’ai rien pu faire. La perruque était partie en quelques secondes », raconte Adji. Elle avait économisé longtemps pour s’offrir cette coiffure qu’elle aimait particulièrement. « Je suis rentrée chez moi sans rien dire, je me sentais humiliée et vulnérable », explique la jeune dame.
Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, la valeur attachée à l’accessoire n’est pas que financière, elle représente aussi un moyen d’expression et d’affirmation de soi.
Un commerce devenu fragile
Les perruques en cheveux naturels suivent un circuit économique structuré qui commence loin de Dakar et finit dans les mains de la cliente ou sur un mannequin en vitrine. La quasi-totalité des cheveux naturels vendus au Sénégal viennent de l’étranger, principalement du Vietnam, de la Chine et de l’Inde.
Dans ces pays, les cheveux sont collectés auprès de particuliers ou issus de rituels religieux, puis triés, lavés, traités et transformés pour être regroupés par longueur et texture avant d’être vendus à des grossistes internationaux.
Les importateurs sénégalais achètent ces cheveux par lots de plusieurs kilos. Ils arrivent par avion ou conteneurs maritimes et sont redistribués aux boutiques spécialisées dans les marchés populaires, aux salons de coiffure et aux vendeuses indépendantes sur les réseaux sociaux ou dans les ruelles commerçantes.
Les salons confectionnent ensuite des perruques personnalisées pour chaque cliente en cousant les mèches sur un bonnet et en adaptant la coiffure au souhait de la cliente. Ce travail peut prendre plusieurs heures et plus une perruque est travaillée, plus son prix augmente.
Dans les marchés de Dakar et les salons spécialisés, une paire de mèches naturelles peut coûter entre 30.000 FCfa et 150.000 FCfa, selon la qualité et la provenance. Une perruque complète en cheveux humains peut coûter de 75.000 FCfa à plus de 400.000 FCfa, voire davantage pour les modèles haut de gamme. Cette valeur transforme ces produits en biens précieux, comparables à un téléphone haut de gamme ou à un petit appareil électronique coûteux.
Le phénomène ne concerne pas seulement les femmes dans la rue. Plusieurs salons spécialisés ont été victimes de vols organisés et de cambriolages. Des boutiques à Sandaga, au marché de Colobane et dans certains quartiers résidentiels ont été ciblées par des voleurs qui emportaient des stocks entiers de perruques pour les revendre rapidement. Dans certains cas, des vitrines ont été brisées et les serrures forcées. Ces vols créent des pertes financières importantes pour les commerçants et fragilisent leur activité.
Dans une petite rue commerçante du quartier de Fadia, les boutiques de beauté s’ouvrent lentement. Derrière la vitrine d’un petit magasin, des têtes de mannequins portent des perruques longues, lisses ou bouclées. Les paquets de cheveux naturels sont accrochés aux murs.
C’est ici qu’Aminata Faye tient sa boutique depuis plusieurs années. Elle vend des mèches naturelles importées et fabrique aussi des perruques pour ses clientes. Certaines viennent simplement acheter un paquet de cheveux, d’autres commandent une perruque complète.
Un matin pourtant, la commerçante découvre son magasin cambriolé. « Quand je suis arrivée, le cadenas était cassé et la porte entrouverte. J’ai tout de suite compris qu’on y était entré pendant la nuit », confie-t-elle.
À l’intérieur, plusieurs étagères sont presque vides. « Les voleurs ont pris les perruques naturelles et les paquets de mèches les plus chers. Ils ont laissé les produits moins chers. Cela veut dire qu’ils savaient ce qu’ils cherchaient», explique-t-elle.
Elle estime avoir perdu une grande partie de son stock. « Une perruque naturelle peut coûter entre 180.000 FCfa et 500.000 FCfa, selon la longueur. J’en avais beaucoup dans la boutique. Quand j’ai fait le calcul, j’ai compris que j’avais perdu plusieurs millions de FCfa».
Les mannequins renversés et les cartons ouverts lui ont laissé un souvenir amer. « J’ai senti une grande fatigue ce jour-là. On travaille dur pour construire ce commerce et en une nuit quelqu’un peut tout emporter », ajoute-t-elle.
Par Hadja Diaw GAYE


