Encore tabou dans la société sénéga- laise, l’infertilité n’en demeure pas moins un enjeu majeur de santé pu- blique. Le professeur Djiby Diakhaté, sociologue et enseignant-chercheur au département de Sociologie de l’Uni- versité Cheikh Anta Diop de Dakar re- vient sur les aspects sociologiques qui entourent l’épineuse question de l’in- fertilité. Selon lui, « c’est la femme qui est mise au banc des accusés».
Que signifie être infertile dans la société sénégalaise?
C’est difficile de parler de la société séné- galaise de façon générale, parce que nous avons une pluralité de communautés à l’in- térieur du Sénégal, chacune, avec ses réa- lités spécifiques et son rapport particulier à son environnement. Les valeurs cultu relles ne sont pas identiques d’une commu- nauté à une autre, et à partir de ce moment, il devient difficile de parler d’une société sénégalaise au singulier. Par contre, on peut considérer qu’il y a un certain nombre de constantes en dépit de ce constat que nous venons d’avancer. Il existe des invariants et parmi lesquels, nous avons précisément l’attachement à la fertilité du couple, que ce soit du côté de l’homme ou de celui de la femme. On considère que lorsqu’un couple est mis en place, c’est d’abord et avant tout pour mettre au monde des enfants. Il ne faut pas oublier que nous sommes d’anciennes sociétés agraires qui mettaient l’accent sur la famille comme espace de reproduction, mais aussi comme cadre de production. La reproduction et la production étaient très liées dans ces an- ciennes familles, parce que précisément le nombre d’enfants de la famille détermine la capacité de cette dernière à disposer d’un outil de production important. De ce point de vue, la fertilité du couple constitue un entrant à la fois social et économique pour les familles.
Dans un couple qui n’arrive pas à concevoir, à qui attribuer la responsabilité ?
Il faut dire que, dans les sociétés traditionnelles, le plus souvent, c’est la femme qui est indexée. Il y a toujours des survivances de ces considérations traditionnelles dans nos sociétés contemporaines. Jusqu’à nos jours, très souvent, lorsque l’infertilité est notée dans le couple, encore une fois, c’est la femme qui est la première à être indexée. Toutefois, dans certains milieux urbains et périurbains, quand il y a la possibilité pour le couple d’aller consulter le personnel mé dical ou le professionnel de la santé, il peut arriver que ce dernier considère que c’est plutôt l’homme qui est infertile. Dans des situations comme ça, la femme peut être considérée comme sauvée par la science, sauvée par la médecine. Dans ces cas, on considère qu’elle doit faire preuve, malgré tout, de magnanimité, de gentillesse, d’ou- verture, de patience, d’endurance, tout ce qu’on n’attend pas de l’homme, lorsque c’est la femme qui est plutôt considérée comme infertile.
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À votre avis, pourquoi les femmes infertiles sont stigmatisées ?
Lorsqu’un couple est uni dans les liens du mariage, la prière la plus largement formulée pour les conjoints, c’est une progéniture im- portante. Donc, lorsqu’au bout de quelque temps, on considère qu’il n’y a pas d’enfants engendrés par le couple, bien entendu, des interrogations commencent à être formu- lées. Elles sont d’abord et avant tout orien- tées vers la femme. Celle-ci est la première à être indexée et à être l’objet d’une certaine marginalisation ou d’une exclusion de la part de sa belle-famille. Avec ses pairs, elle a aussi tendance à faire l’objet d’un certain nombre de quolibets, du type: « Tu es in- capable d’enfanter et que tu es d’une certaine inutilité dans ta famille d’accueil ». De ce fait, elle vit un quotidien difficile, pouvant conduire, dans certains cas, la belle-famille à œuvrer pour que le mari dispose d’une deuxième épouse, et même d’une troisième épouse, et ce serait une façon de lui rendre la vie encore plus difficile.
Quelles en sont les conséquences sur leur statut social?
La conséquence immédiate pour la femme, c’est l’exclusion sur le plan social et familial. Pour l’homme, il y a aussi une forme de stigmatisation, sauf qu’il est, dans ces cas, entouré par quelque chose qui pourrait être appelé une franche sociale, qui lui permet de bénéficier encore de ce que l’on peut ap- peler en droit, des circonstances atténuantes. Donc, disons que quand il s’agit de l’homme, le doute peut être encore pré- servé et la sanction, de ce point de vue là, est moins pénible que pour le cas de la femme.
Quel rôle jouent les croyances culturelles, religieuses ou traditionnelles dans la gestion de l’infertilité par les familles et la société ?
Il faut savoir que, sur le plan des croyances et des représentations, notamment tirées d’anciennes sociétés païennes, on considère que l’infertilité exprime ou traduit une cer- taine malédiction. On considère que quelque part, il y a un acte qui a été posé de façon maladroite par les parents et que cela se répercute sur l’infertilité de leurs enfants. Donc, ici, le plus souvent, ce qui est mis en exergue, c’est l’infidélité de la mère. Comme vous pouvez le constater, c’est la femme qui est mise au banc des accusés; c’est l’infidélité de la mère qui peut conduire à l’infertilité de sa fille. Ce sont d’anciennes croyances entretenues par des sociétés païennes et animistes, mais, comme on l’a dit, les représentations ont du mal à être déracinées, en dépit du dé- veloppement de la modernité et de la no- tion des religions révélées.
Propos recueillis par Yaye Bilo NDIAYE


