À Dakar, comme à l’intérieur du pays, l’infertilité reste un sujet difficile à nommer. Entre témoignages discrets, regards fuyants et croyances tenaces, la parole peine encore à se libérer.
Dans les rues de Dakar, il suffit de poser la question pour mesurer le poids du silence qui entoure l’infertilité. À Ouakam, dans les arrêts de bus, longeant l’interminable mur de la gendarmerie, quelques passants ont accepté de partager leurs convictions sur ce sujet encore tabou.
« Je sais que l’infertilité est mal perçue par la société. Les gens mettent le blâme sur la femme, alors que souvent, ce n’est pas elle la responsable », confie une femme d’une quarantaine d’années. Devant elle, est posé sur un petit seau blanc un plat rempli de sachets d’arachides. Relevant le pan de foulard qui lui tombe sur les yeux, elle poursuit : « Même si je ne l’ai jamais vécu, j’imagine à quel point ça doit être dur de supporter le regard des gens ».
Quelques mètres plus loin, une jeune femme partage le même avis. Le sac pendant à l’épaule, elle marche d’un pas vif en partageant un témoignage vécu par une amie. « Elle et son mari avaient des difficultés à concevoir et, quand ils sont allés voir les médecins. Après consultations, ces derniers ont conclu que c’était son mari qui souffrait d’infertilité. Mais il a nié. Il vivait totalement dans le déni », témoigne-t-elle, soulignant que le mari a fini par rompre avec son épouse, « car il ne voulait pas admettre que le problème venait de lui ».
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Si les témoignages et les commentaires ne manquent pas du côté des femmes, les hommes sont un peu moins bavards. Face au mot infertilité, beaucoup ne savent pas quoi dire et comblent le silence par un haussement d’épaules ou un « je ne m’y connais pas ».
Quelques rares hommes, rencontrés à la Médina et à la Gueule Tapée, acceptent de répondre à notre sollicitation. Diégane (nom d’emprunt) s’est marié depuis plus d’une dizaine d’années. Ce n’est que cette année que lui et son épouse ont eu un joli garçon. Résilient, le couple a fait face aux réalités médicales en acceptant de se faire consulter et de se soigner en faisant fi de la pression sociale autour de ce sujet.
Quant à S. Diouf, un ancien agent municipal, et son ex-femme, ils n’ont pas pu résister à la pression sociale au bout de quelques années de mariage. Leur union a fait long feu. Chacun s’est remarié et a fini par procréer. « Mon ex-épouse et moi n’arrivions pas à concevoir après plusieurs années de mariage. Nous avons fini par nous séparer à l’amiable sans aller nous faire consulter », regrette-t-il.
Pour rendre l’infertilité moins taboue, rien de mieux que de libérer la parole. Pour cela, on peut compter sur Dieynaba Yade, ancienne sage-femme, devenue déléguée de quartier à la Médina. Sa maison, peinte en rose et jaune, est située en plein cœur des rues animées de la Médina, à l’angle de la rue 41.
C’est au premier étage d’un escalier en colimaçon qu’elle nous reçoit. Avec un grand sourire, rabattant les pans de sa tenue traditionnelle, elle s’installe sur une chaise et partage son expérience acquise sur l’infertilité après ses longues années dans le milieu médical et dans son rôle de déléguée de quartier.
« J’ai l’habitude d’être confrontée à des cas d’infertilité. Quand j’exerçais à l’hôpital, beaucoup de gens venaient consulter à ce sujet. Souvent, ils étaient désespérés, mais on arrivait toujours à les conseiller au mieux ».
Comme elle l’explique, plusieurs traitements peuvent être proposés pour soigner l’infertilité. « Parfois, c’est la femme qui est infertile à cause d’infections non soignées, par exemple, ou c’est l’homme qui a un taux de spermatozoïdes trop faible. Il peut toutefois y avoir d’autres causes. La prise de médicaments peut parfois suffire à soigner cela, mais dans certains cas, il n’y a rien à faire. Par exemple, dans le cas où la femme n’a pas d’utérus ».
Epouser une autre femme, l’alternative ?
Dieynaba n’hésite pas à partager les nombreux cas d’infertilité croisés dans sa vie. « Beaucoup de femmes venaient me voir pour consulter ou avoir des rendez-vous. Elles venaient parfois jusque chez moi pour exposer leur problème. Le cas qui m’a marquée est celui d’un couple venu à l’hôpital pour consulter. Il a été prouvé que c’était l’homme qui était infertile. Même s’il a eu du mal à accepter la situation, il a quand même suivi le traitement ».
Avec un sourire, elle poursuit : « Ils ont eu un enfant après le traitement, mais quand ils ont voulu en avoir un autre, c’est encore devenu compliqué et l’homme a fini par épouser une autre femme, comme pour prouver qu’il n’avait pas de problème. J’avoue que ça m’a choquée, car l’homme savait que c’était lui qui avait des difficultés pour avoir un enfant ».
Même après des années à évoluer dans le milieu médical, Dieynaba met en lumière d’autres croyances empiriques. « La médecine moderne a ses limites et j’en suis bien consciente. Ma fille a eu des problèmes à avoir un enfant et elle est allée voir un vieil homme qui habitait non loin d’ici. Celui-ci est d’ailleurs décédé il n’y a pas longtemps. On l’appelait “Pa Diatta” et il était vraiment doué pour tout ce qui concernait l’infertilité ».
Pour Dieynaba, la méthode traditionnelle a fait ses preuves. « Quelque temps après être allée le voir, ma fille est tombée enceinte. Pa Diatta donnait une sorte de boisson aux patients, comme pour leur « laver » l’estomac », soutient-elle.
Entre silence social, pressions conjugales et recours parallèles à la médecine moderne et traditionnelle, l’infertilité continue de se vivre à voix basse.
Par Yaye Bilo NDIAYE

