Au cœur du delta du Saloum, sur la rive nord, s’étendait le royaume du Sine, un État précolonial peuplé majoritairement de Sérères. Fondé bien avant le XVe siècle, le Sine a traversé les siècles en préservant sa culture, ses traditions et sa monarchie, tout en résistant aux influences extérieures.
Selon la tradition orale, le royaume du Sine émerge avant 1400. La dynastie Guelwar, issue du Kaabu, prend pied dans le Sine avec Maysa Wali Jaxateh Manneh, qui fuit son pays après la bataille de Troubang vers 1335. Accueilli par la noblesse sérère, il est rapidement intégré à la culture locale et devient le premier roi du Sine. Sous son règne, le Sine se place sous l’allégeance de Ndiadiane Ndiaye, fondateur de l’empire du Djolof, faisant du royaume un vassal tout en préservant sa spécificité culturelle.
Au fil du temps, le Sine retrouve son indépendance, notamment au XVIe siècle, et résiste à toutes les tentatives de conversion religieuse. La célèbre bataille de Fandane-Thiouthioune en 1867 illustre cette résistance, lorsque le roi Coumba Ndoffène Famak Diouf défait le marabout musulman Maba Diakhou Bâ, déterminé à imposer l’islam dans le royaume.
Avant l’arrivée des Guelwar, la société sérère était égalitaire, sans caste ni hiérarchie complexe. Avec l’installation de la monarchie, le système de gouvernement s’inspire des Wolofs, à l’époque où le Djolof dominait la région. Le pouvoir est structuré ainsi : le Maad a Sinig ou Bour du Sine, le roi, désignait les chefs de provinces nommés Lamanes, souvent d’origine sérère ou Guelwar. Le Farba Kaba était chef de l’armée et des esclaves, le Farba Binda ministre des finances, de la police et du palais royal, le Dialigné chef des provinces habitées par des Peulhs, le Diaraf Beukeneg chef des serviteurs de la cour, et surtout le Grand Diaraf, conseiller principal du roi. Cette organisation permettait de maintenir un équilibre entre pouvoir royal, noblesse et population.
Le Sine se distingue par ses traditions uniques. L’hymne royal, « Fañ na NGORO Roga deb no kholoum O Fañ-in Fan-Fan ta tathiatia », signifie que nul ne peut rien contre son prochain sans la volonté divine. Sa devise, « Dial – fi – mayou to tiin », encourage à servir et produire avec désintéressement, et son drapeau blanc symbolise la paix. Les Dioundioung, tambours royaux, résonnent pour le roi et symbolisent la mobilisation en temps de guerre ou la tenue du conseil royal. Le plan de résidence du Bour du Sine, à Diakhao ou Joal selon l’époque, témoigne de l’importance accordée à l’organisation du palais et à la vie cérémoniale du royaume.
Les rois portaient le titre de Maad Siin ou Maad a Sinig. Parmi eux figurent Biram Pate Ñilan Njay, Latsuk Ñilan Samba Juf, Latsuk Fañam Fay, Bukar Cilas Jajel Juf, Amakodu Samba Juf, Bukar Cilas Sangay Juf, Bukar Cilas a Mbotil Juf, Bukar Cilas Mahe Sum Juf, Mbay Fotlu Jog Juf, Amakodu Mahe Ngom Juf, Latsuk Coro Fata Fay, Njaka Ndofen Ñilan Jogoy Fay (1837 ?), Amakumba Mboj (183-1839), Amajuf Ñilan Fay Juf (1839-1853), Kumba Ndofen Famak Juf (1853-1871), Sanu Mon Fay (1871-1878), Semu Mak Juf (1878-1881), Amadi Baro Juf (1881-1884), Mbake Mak Kodu Njay (1884-1885 : premier règne), Jaligi Sira Juf (1885-1886), Mbake Mak Kodu Njay (1886 : deuxième règne), Ñoxobay Semu Juf (1886-1887), Mbake Ndeb Njay (1887-1898), Kumba Ndofen Fandeb Juf (1898-1924), et Mahekor Juf (1924-1969).
En 2019, le royaume retrouve sa monarchie symbolique avec Maad a Sinig Niokhobaye Fatou Diène Diouf, un roi constitutionnel sans pouvoir officiel, mais actif dans la diplomatie culturelle et le développement local. Le Sine reste un symbole fort de la culture sérère et de l’histoire précoloniale du Sénégal. Ses traditions, sa monarchie et son organisation politique continuent d’inspirer la mémoire collective et de renforcer l’identité culturelle de la région.
P.A. SY

