Le village de Carounate, situé dans le département d’Oussouye, renoue avec le rite initiatique, appelé « Bukut » en pays diola. Cette pratique ancestrale, à laquelle prennent part des centaines de jeunes, est un séjour éducatif et instructif de plus d’un mois dans la forêt. Au contact de la nature, les futurs initiés vont apprendre les valeurs qui fondent la société diola, tels que le respect de l’environnement, la solidarité, le patriotisme, le culte du travail, la persévérance, le respect de son prochain et surtout des aînés…
OUSSOUYE – Une semaine avant la date marquant le début de l’initiation, Carounate baignait déjà dans la ferveur du « Bukut ». Située sur l’axe Ziguinchor-Cap Skirring, à quelques encablures d’Oussouye, la capitale départementale, cette bourgade de la commune d’Oukout passait presque inaperçue avant cet événement.
En temps normal, la plaque sur laquelle est mentionné le nom du village, le dispensaire et une boutique sont les seuls repères, sur la route, indiquant la présence d’un peuplement. Avec l’initiation, ce hameau, niché au cœur d’une forêt d’espèces gigantesques, telles que les fromagers, les rôniers et caïlcédrats, est devenu le point de convergence du peuple adiamat (diola). Les gens viennent de différentes localités du Sénégal et de la diaspora, pour rallier ce village du Kassa (l’autre appellation du département d’Oussouye).
Les maisons refusaient progressivement du monde. Des rues aux concessions en passant par les places publiques, des groupuscules d’initiés, que l’on appelle « Adiankarou » parce qu’ayant déjà fait le « Bukut » dans leur village respectif, mettent l’ambiance, souvent chacun avec un verre de boisson pour se donner de l’énergie. Cette ferveur, Carounate ne l’a pas vécue en 1980, année de la dernière édition de cette cérémonie traditionnelle sacrée.
Dans les foyers, les marmites familiales ont cédé la place aux grands ustensiles de cuisine. « J’avais l’habitude de cuisiner pour 6 personnes. Maintenant, pour chaque repas, on prévoit pour, au moins 40 personnes », confie Marie Diédhiou qui s’affairait autour de la cuisine pour le déjeuner du vendredi 24 juillet 2026, veille de l’entrée des futurs initiés dans le Bois sacré.
Aidée par une poignée de femmes, la native de Carounate, mariée dans le même village, ne semble pas se plaindre, malgré le travail sans relâche qu’elle est en train de fournir. « Quand on organise le « Bukut », cela veut dire qu’on est prêt à accueillir tout le monde», renchérit Mme Diédhiou.
Le rasage, l’étape avant l’au revoir
Donc, poursuit-elle, c’est un plaisir de donner à manger à ceux qui viennent assister à cette initiation.
Tout comme Mme Diédhiou, Joachim Diédhiou, dit Donyo, déclare que toutes les familles se sont préparées pour cette cérémonie. « On n’a pas lésiné sur les moyens. Parce qu’en réalité, le « Bukut » est la plus grande cérémonie traditionnelle diola. C’est le moment de montrer la richesse de notre terroir, sous toutes ses facettes. C’est pourquoi vous voyez dans chaque concession des bœufs, des porcs et des réserves de boissons », affirme M. Diédhiou.
Enseignant à la retraite, « Denyo » vit avec ses frères à Sam-Sam, village de la commune de Mlomp, situé à 2 kilomètres d’Elinkine. Ils ont déménagé, avec leurs progénitures, le temps que durera le « Bukut » à Carounate. « Nous serons ici pour au moins deux mois pour répondre à l’appel du Bois sacré. Parce que nos enfants vont sacrifier au rite du « Bukut » et on doit être là pour les assister », souligne le sexagénaire qui s’est confié juste après l’étape du rasage des futurs initiés qui signifie en diola « Kamiit ».
« C’est juste après cette étape que le futur initié est déconnecté de sa maman, ses tantes, ses sœurs et de tout homme non initié. Ils peuvent les regarder sans les toucher ni leur parler. On considère qu’en le rasant, on lui a ôté les impuretés de son ancienne vie », renseigne M. Diédhiou.
Les futurs initiés, renseigne Jean Diatta, sont supposés être vulnérables aux attaques mystiques. C’est pourquoi, poursuit ce natif d’Effok, dans la commune de Santhiaba Manjaque, ils sont rasés par les oncles issus de la lignée maternelle. « Dans la culture diola, la famille maternelle est la plus apte à protéger », étaye M. Diatta.
Après l’étape de rasage, les futurs initiés, le bassin enveloppé par des feuilles de rôniers, ont offert un spectacle de danse. Au rythme du « bombolong » (tam-tam téléphonique), accompagné dans la symphonie par deux tambours, ils ont dansé pendant environ 2 heures, sous les yeux des proches, avant d’être parqués dans un lieu sacré, d’où ils sortiront le lendemain pour rejoindre la forêt.
À côté de ce bonheur de servir un petit déjeuner aux allures de festin, aux étrangers, en cette matinée du samedi 25 juillet 2026, Marie Diédhiou avait un visage qui trahissait une mine inquiète. Celle de se séparer de ses enfants, pour une période dont elle ignore la durée.
« En tant que maman, on ne peut pas ne pas être inquiète. Parce qu’on ignore totalement ce qu’ils vont vivre là-bas », confesse-t-elle. La seule chose à faire, poursuit la dame, c’est de prier pour qu’ils reviennent sains et saufs.
Vers 10 heures, les futurs initiés sortent de la caverne sacrée. « C’est pour la danse d’au revoir », souffle un « Adiankarou » (accompagnateur) qui a subi cette même épreuve en 2000, à Diembéring.
À côté de cette prestation, d’autres rivalisent de pouvoirs d’invulnérabilité. Munis de coupe-coupe, de couteaux, de lames et de sabres, les « guerriers » offrent un spectacle aux curieux. « Nous essayons de montrer aux gens que Dieu nous a tout donné, à travers la nature. Si on sait en user, aucun objet, aussi tranchant soit-il, ne pourra percer notre corps », s’enorgueillit Sidy Ibou Diatta, venu des îles du Kassa.
Après cette danse, les futurs initiés prennent la direction du Bois sacré de Carounate, situé à environ 700 mètres du village, accompagné par les détonations d’armes à feu et de chants sacrés.
C’est une retraite, renseigne Joachim Diédhiou, qui va durer au moins 45 jours. Ils vont, poursuit-il, tourner le dos à la vie moderne pour un séjour forestier.
L’heure de vérité
« Dans le Bois sacré, les futurs initiés (appelés Ambathie en pays diola) seront au contact de la nature, sous les instructions des sages pour apprendre ce qui fera d’eux de « vrais hommes » dans la société ajamat (diola) », explique-t-il.
Ils recevront, enchaîne M. Diédhiou, les codes de conduite de la société, mais aussi ils connaîtront le rôle symbolique de l’environnement et apprendront les techniques de gestion environnementale héritées des ancêtres.
« Avant, ce rite initiatique se faisait pendant 3 mois. Mais maintenant, les contextes ont changé. Il y a des enfants qui doivent aller à l’école, et parmi les initiés, beaucoup travaillent. Donc, on ne peut pas retenir les enfants comme le faisaient nos ancêtres. Mais, ils vont faire au moins 45 jours. Tout dépend de la décision des sages et des conservateurs du Bois sacré », conclut Joachim Diédhiou, décrit par ses proches comme un intellectuel enraciné dans sa culture.
Par Kathafa B.H.M. KANFOUDY (Correspondant)

