Chaque année, des millions de musulmans convergent vers La Mecque pour accomplir le pèlerinage. Mais derrière la ferveur religieuse, se déploie aussi une gigantesque machine économique. Des centres commerciaux luxueux aux petites échoppes de souvenirs, le hadj est devenu l’un des plus grands marchés temporaires du monde, faisant vivre toute une ville tournée vers les pèlerins et leurs emplettes.
À La Mecque, la foi marche d’un pas rapide. Mais derrière les invocations, les larmes et les circumambulations autour de la Kaaba, il y a aussi un autre mouvement, plus discret, plus terrestre. Celui des affaires. Le pèlerinage est une immense économie circulaire qui ne dort jamais. Pendant quelques semaines, la ville sainte devient peut-être le plus grand marché du monde. Dans les galeries commerciales climatisées qui encerclent la Grande Mosquée, les boutiques brillent comme dans un aéroport international. Parfums de oud, tapis de prière, dattes de Médine, bijoux dorés, montres, chapelets électroniques, abayas brodées, valises géantes prêtes à engloutir les cadeaux du retour. Des millions de pèlerins achètent. Souvent beaucoup. Parfois au-delà de leurs moyens. On ne revient pas du hadj les mains vides. Les Sénégalais repartent avec des bidons d’eau de Zemzem soigneusement emballés. Les Indonésiens remplissent des cartons entiers de tissus et de parfums. Des Nigérians négocient des téléphones et des montres. Des Turcs empilent les paquets de loukoums. Chaque peuple a ses habitudes, ses préférences, son idée du souvenir sacré. Les commerçants saoudiens, eux, connaissent parfaitement cette géographie humaine du pèlerinage. Ils savent à qui vendre quoi. Et à quel prix.
Le hadj n’est pas seulement un évènement religieux. C’est la principale industrie de La Mecque. Une ville entière vit au rythme des pèlerins. Guides, chauffeurs, restaurateurs, vendeurs ambulants, hôteliers, traducteurs, transporteurs, blanchisseurs, agents immobiliers. Tout un monde dépend de cette migration spirituelle annuelle. Les anciens récits racontent déjà cette ville du commerce. Bien avant les gratte-ciels et les centres commerciaux, les caravanes convergeaient ici pour les grandes foires arabes. Pendant les mois sacrés où les guerres étaient suspendues, les tribus échangeaient marchandises, poèmes et alliances dans l’ombre du sanctuaire. Avec l’expansion de l’Islam, les pèlerins sont venus de plus en plus loin.
De Tombouctou, de Samarcande, du Kerala ou de Java. Ils apportaient des épices, des étoffes, de l’ivoire, du café, parfois même toute leur fortune. Longtemps, certains pèlerins ont financé leur voyage en vendant des produits de leur pays. Le hadj était alors un marché mondial avant l’invention du mot mondialisation. La Mecque profitait de sa proximité avec la mer Rouge et le port de Djedda. Aux XIVe et XVe siècles, les épices y circulaient autant que les croyants. Le commerce faisait battre le cœur de la ville autant que la religion. Aujourd’hui, le décor a changé d’échelle. Les hôtels géants dominent désormais les collines. Les célèbres tours de l’horloge regardent la Kaaba de toute leur hauteur vertigineuse. Le luxe est partout. Certaines chambres offrent une vue directe sur le sanctuaire pour plusieurs centaines de milliers de FCfa la nuit. En bas, des pèlerins modestes dorment encore à plusieurs dans des chambres étroites. La spiritualité et les inégalités se croisent dans le même ascenseur. Pourtant, malgré cette démesure moderne, une chose demeure inchangée. Le pèlerin repart presque toujours avec quelque chose à offrir. Un parfum. Une boîte de dattes. Un tapis de prière. Un chapelet. Comme si la foi devait laisser une trace matérielle du voyage intérieur. À La Mecque, le sacré et le commerce ne s’opposent pas. Ils cohabitent depuis des siècles. Dans le brouhaha des boutiques ouvertes toute la nuit, entre deux appels à la prière, le plus grand marché du monde continue de tourner.
Par El Hadj Sidy DIOP (Envoyé spécial)

