Magistrate à la retraite et figure de proue de la justice sénégalaise, Dior Fall Sow appartient à cette génération qui a brisé les plafonds de verre par la seule force de la rigueur. Première femme procureure du pays, celle que l’on surnommait la « dame de fer », à Saint-Louis où elle officia comme juge d’instruction puis procureure, s’est imposée par une intégrité sans faille. Dans cet entretien exclusif, cette figure historique de l’Association des juristes sénégalaises (Ajs) et consultante internationale revient sur un parcours inspiré par le juge Kéba Mbaye. Avec la lucidité de l’expérience, elle livre un diagnostic sans complaisance sur les défis de l’institution judiciaire et porte un plaidoyer vibrant pour la réforme du Code de la famille et l’accès à l’avortement médicalisé.
Vous étes la première femme à occuper le poste de procureure au Sénégal. Avec le recul, quel regard portez-vous sur l’évolution de la place des femmes dans la magistrature sénégalaise ?
Il y a une réelle évolution. À notre époque, nous n’étions pas très nombreuses. Aujourd’hui, il faut reconnaître que beaucoup de femmes ont embrassé cette fonction. Elles occupent des postes de responsabilité comme présidentes de chambre. C’est une excellente chose et elles font leur travail avec brio. Qu’est-ce qui, dans votre jeunesse ou votre formation, a forgé votre détermination à combattre l’injustice ? J’ai eu deux motivations. La première, étant toute petite, j’avais horreur de l’injustice. Ensuite, un ami de la famille, le juge Kéba Mbaye qui était président, m’a demandé un jour ce que je voulais faire. Je n’envisageais pas précisément la magistrature au départ, mais il m’a dit : « Il faudrait que tu sois magistrate, car nous n’avons pas suffisamment de femmes juristes ».
L’idée m’a séduite, car défendre la justice et combattre l’injustice me correspondaient. C’est ainsi que j’ai commencé mes études de droit.
Le président Kéba Mbaye a-t-il été un modèle pour vous ?
Oui. Son parcours est extraordinaire. Il était d’abord instituteur et a repris des études de droit pour finir Premier président de la Cour suprême. C’est un modèle pour moi et pour beaucoup de Sénégalais.
Est-ce que cela a été facile pour vous d’être la première femme procureure ?
Ce n’était pas quelque chose d’extraordinaire. J’avais fait les mêmes études et les mêmes stages que les hommes, il était logique que je puisse réussir dans ce domaine. Être la première femme procureure, je ne m’y attendais pas. Mon expérience à Saint-Louis fut marquée par ma collaboration avec Messieurs Djibril Camara et Pape Bougouma Diène. J’ai notamment eu le privilège d’assurer les fonctions de procureur par intérim lors des voyages de Monsieur Diène. Lors de sa mutation définitive à Dakar, son remplacement s’est avéré délicat en raison du manque d’effectifs dans la magistrature.
C’est alors qu’il a proposé ma nomination en ces termes : « Prenez Dior, elle assure déjà mes intérims avec succès et je sais qu’elle est à la hauteur de la tâche. » C’est une marque de confiance que je ne voulais pas décevoir. À l’époque, on vous décrivait comme une femme « dure ». Comment l’avez-vous vécu ? C’était une surprise, car on ne pensait pas qu’une femme pouvait être procureure, surtout en région. J’avais refusé de rester à Dakar par faveur. Je voulais aller sur le terrain et je suis allée à Saint-Louis.
Au début, j’étais une sorte de « curiosité ». Mais cela s’est bien passé, car j’ai montré par mon travail qu’une femme pouvait assurer cette fonction de procureur comme celle de juge d’instruction que j’occupais précédemment. Les stéréotypes n’ont-ils pas été trop difficiles à gérer ? Sincèrement, non. Ma présence faisait figure d’exception, et beaucoup s’interrogeaient sur ma capacité à mener à bien cette mission. On me percevait comme quelqu’un de dur, mais l’important se situait au niveau de la compétence et du respect réciproque avec mes collègues hommes. C’était à moi de leur montrer que j’étais capable comme les hommes de faire ce travail. Au tribunal de Saint-Louis, j’étais la seule femme, mais j’y entretenais d’excellentes relations professionnelles. Il existait également un lien d’affection sincère entre la population et moi.
Une anecdote sur cette image de femme « dure » que l’on vous prêtait… Oui, une image de mythe s’était créée autour de moi. On racontait que j’en voulais aux hommes et que je donnais toujours raison aux femmes dans les dossiers de divorces, alors qu’en tant que procureure, je ne jugeais pas les affaires matrimoniales. Cette image qu’on me collait a dépassé Saint-Louis. Un jour, dans un taxi à Dakar, le chauffeur, ne me connaissant pas, s’est mis à critiquer « la fameuse Dior Fall Sow de Saint-Louis ». Il disait : « Il paraît qu’il y a une femme incroyable là-bas, elle ne fait que mettre les hommes en prison ». J’ai discuté avec lui longuement, il m’a trouvée très gentille et ouverte. Il a même prié pour moi. À la fin de la course, je lui ai demandé si ses compliments étaient sincères. Lorsqu’il m’a répondu par l’affirmative, je lui ai dit : « Monsieur, j’ai un problème… car c’est moi Dior Fall Sow ». Il était stupéfait ! Cela montre que les gens véhiculaient une image qui n’était pas la mienne sans m’avoir vue. Certains m’imaginaient grande… (rire)
L’année 2026 est placée sous le signe d’une réforme profonde du système judiciaire. Comment voyez-vous ces réformes ?
Les priorités sont nombreuses. Dans le cadre des Assises de la Justice initiées par le président de la République, j’ai eu l’honneur de présider la commission dédiée à la modernisation de l’institution. C’était une bonne chose, car il y a eu des discussions importantes et la population a été associée à cette réflexion à tous les niveaux. Il y avait eu des enquêtes qui avaient été demandées pour recueillir l’avis des personnes qui n’étaient pas présentes. La société civile a été impliquée. Ces travaux ont abouti à 30 recommandations dont la mise en œuvre, pour être tout à fait objective, connaît aujourd’hui des lenteurs.
La priorité absolue réside désormais dans l’application des points ayant fait l’objet d’un consensus. Chez nous, le défi majeur ne réside pas tant dans la prise de décision que dans la mise en œuvre effective. Parlant de consensus, la présence du chef de l’État au Conseil supérieur de la magistrature (Csm) ne fait pas l’unanimité. Quelle est votre position ? Je vais être très claire : je suis contre la présence du président de la République et du ministre de la Justice au Conseil supérieur de la magistrature. C’est une position que je défends depuis le début de ma carrière en 1971.
C’est une question de principe liée à la séparation des pouvoirs. Si nous sommes trois pouvoirs — Exécutif, Législatif et Judiciaire —, je ne vois pas pourquoi nous serions sous tutelle. Même si le président de la République a la prérogative de nommer aux fonctions civiles et militaires, on peut, si on veut effectivement respecter la séparation des pouvoirs, agir autrement que de présider le Conseil supérieur de la magistrature avec le ministre de la Justice. Leur présence donne l’impression que la justice est sous tutelle. Bien que nous ayons vécu avec pendant des années, car c’était tolérable vu qu’il y avait un respect réciproque. Maintenant, le contexte a changé et il y a aujourd’hui un discrédit orchestré contre la justice. La justice accepte les critiques parce qu’elles peuvent être positives. Mais ce qui n’est pas acceptable, c’est qu’il y ait un discrédit organisé, orchestré contre la justice.
On entend souvent que le procureur est le plus puissant des magistrats. Est-ce vrai ?
Je ne suis pas d’accord. Le parquet est certes le maître des poursuites mais, pour moi, le véritable pouvoir appartient au juge d’instruction. Le procureur peut demander un mandat de dépôt, le juge est libre de ne pas le suivre. Il faut connaître comment fonctionne la magistrature pour pouvoir donner son point de vue. Mais quand on ne connaît pas, on dit ce qu’on veut. Souvent, ce sont des acteurs de la justice, notamment des avocats, qui le disent… Pour certaines infractions, la loi impose strictement le mandat de dépôt. Le juge d’instruction, tenu par la légalité, ne fait alors qu’appliquer la règle.
C’est précisément ce mécanisme qui nourrit la conviction populaire selon laquelle le procureur de la République détiendrait un pouvoir absolu. Pourtant, cette perception de toute-puissance est erronée. Le procureur de la République est soumis au principe de subordination hiérarchique et ne dispose pas d’une liberté d’action absolue. Recevant des instructions de sa hiérarchie, voire de l’Exécutif, il se retrouve parfois confronté à des directives difficiles à concilier avec ses propres convictions. C’est pourquoi je reste convaincue que, contrairement aux apparences, le procureur ne dispose pas d’un pouvoir excessif.
Étant donné que le parquet reçoit des instructions, ne faudrait-il pas couper le « cordon ombilical » lié à l’Exécutif pour garantir l’indépendance de la justice ?
Peut-on encore douter de l’indépendance de la justice alors que l’article 88 de notre loi fondamentale la consacre face aux pouvoirs exécutif et législatif ?
L’article 91 confirme cette mission en érigeant le pouvoir judiciaire en garant des libertés individuelles et gardien de la Constitution. Pour autant, l’indépendance ne se décrète pas : elle s’assume. Le cordon ombilical n’existe que pour ceux qui acceptent de le porter. Certes, l’article 7 de notre déontologie place le parquet sous la direction de sa hiérarchie et sous l’autorité du ministre de la Justice. Pour ma part, durant toute ma carrière, je me suis strictement tenue à la première partie de cette règle : l’obéissance à mon supérieur hiérarchique direct.
La seconde partie, je l’ai toujours considérée comme ne me concernant pas. Par deux fois, j’ai dû opposer une fin de recevoir à des sollicitations indues. La première fois, sollicitée par la Direction des affaires juridiques sur des dossiers spécifiques, j’ai choisi de répondre par un non ferme, là où j’aurais pu simplement garder le silence, afin de marquer clairement une limite infranchissable.
La seconde fois, alors qu’on me pressait de me dessaisir d’une affaire majeure, ma position fut sans appel : « Si vous voulez m’écarter, faites-le par les voies légales, mais n’attendez pas mon consentement. » Ces expériences prouvent qu’il est toujours possible de dire non. Même au sein du parquet, où « la plume est serve, mais la parole est libre », un magistrat peut revendiquer son indépendance en exprimant publiquement son désaccord lors des audiences. L’indépendance est certes un principe constitutionnel, mais elle est avant tout une conquête individuelle, puis collective.
Pour vous, le débat n’est pas nouveau ? Ce débat n’est pas nouveau ; il dure depuis bien trop longtemps. On évoque souvent ce fameux cordon ombilical, mais il ne faut pas s’y méprendre : ce n’est pas l’État qui nous octroie notre indépendance. Son rôle est de garantir les moyens concrets d’appliquer les principes constitutionnels, afin que la magistrature puisse exercer en toute autonomie. Il appartient aux pouvoirs législatif et exécutif de veiller à ce qu’aucune entrave ne vienne perturber la mission du magistrat. Car si l’indépendance est une conquête individuelle avant d’être collective, l’État se doit d’en protéger le cadre.
Quel regard portez-vous sur les féminicides qui deviennent récurrents au Sénégal ?
Certes, nous observons une recrudescence de faits graves tels que les viols et les violences. Cependant, au-delà de la terminologie — qu’il s’agisse de féminicides ou de meurtres —, l’essentiel demeure l’application stricte de la loi. Tuer une femme ou un homme constitue, dans les deux cas, un crime que notre code pénal sanctionne lourdement. Plutôt que de multiplier les nouveaux concepts, nous devons appliquer notre arsenal juridique avec une rigueur absolue. La loi prévoit déjà tout ; le défi n’est pas de légiférer à nouveau, mais de veiller à ce que chaque texte soit appliqué avec fermeté.
Le Code de la famille fait l’objet de débats constants au Sénégal. Quels sont les points de blocage qui nécessitent d’être mis à jour pour mieux répondre aux réalités de la société ?
Notre démocratie se perfectionne, mais elle bute encore sur les archaïsmes du Code de la famille. Ce code est le fruit d’un compromis historique entre coutumes et religions, élaboré dans une enceinte où les femmes n’avaient pratiquement pas leur mot à dire. Ce manque de représentativité a laissé place à des inégalités profondes. Certes, le chemin parcouru en faveur des droits des femmes dans le mariage est remarquable, mais nous ne pouvons ignorer les discriminations qui subsistent. L’enjeu actuel est de parachever ces acquis.
La question de la puissance paternelle fait-elle partie de ces enjeux ?
C’est un levier essentiel pour résoudre de nombreuses difficultés sociales. Parmi elles figure la question de l’accès à l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste. Aborder ce sujet, c’est inévitablement se heurter à une dimension religieuse profonde, dans un pays composé à 95 % de musulmans. En tant que musulmane pratiquante, je reconnais la complexité de ce débat : il existe des limites que ma foi m’impose de ne pas franchir.
Dès 1999, j’ai mené une étude sur la coparentalité en collaboration avec des islamologues. Nos recherches sur les quatre grandes doctrines, et plus précisément sur le rite malikite, ont révélé qu’aucune disposition n’interdit à la femme de co-diriger l’éducation des enfants avec son époux. Dès lors, il est impératif de lutter pour la reconnaissance de l’autorité parentale conjointe. Les conséquences de l’actuelle puissance paternelle sont dramatiques : en l’absence du mari, la mère se retrouve frappée d’incapacité d’action. Quant à la puissance maritale, elle doit être purement et simplement abrogée. Vestige du Code Napoléon, elle repose sur une conception de la femme comme éternelle mineure sous tutelle, une vision qui n’a plus aucune place dans notre droit moderne. Il est inacceptable qu’en l’absence de son mari, une femme soit frappée d’une telle impuissance juridique.
Aujourd’hui, une mère ne peut même pas voyager avec son enfant pour rejoindre son époux sans l’autorisation de ce dernier. Ce sont des archaïsmes qu’il nous faut impérativement réviser. Chez nous, la religion fait souvent l’objet d’interprétations diverses qui freinent ces avancées. C’est un débat complexe, mais nécessaire : j’appelle les associations féminines et l’Ajs (Association des juristes sénégalaises) à se saisir de ces questions, tout comme celle de l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste, afin de définir ensemble la voie à suivre.
On dirait que le combat semble stagner à l’étape de plaidoyer et qu’il y a des réticences du côté des religieux… Si l’avortement par convenance personnelle n’est pas à l’ordre du jour, car il contrevient à nos principes religieux, la question de l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste demeure une priorité de nos travaux. Le cœur du débat porte sur les délais légaux et doctrinaux : est-ce envisageable avant 80 jours ou avant le seuil des 120 jours ? Un argumentaire religieux solide indique qu’une intervention est possible avant ce terme de 120 jours. C’est pourquoi nous appelons à un dialogue national inclusif, réunissant toutes les parties prenantes, afin que chacun exprime sa position et que nous définissions ensemble un cadre consensuel et réalisable.
Le viol et la pédophilie ont été criminalisés. Pensez-vous que cette réponse pénale est assez dissuasive pour endiguer ces fléaux ? Contrairement à une idée reçue, la loi criminalisant le viol et la pédophilie n’est pas inefficace. Lors d’un symposium de l’Ajs, le directeur des Droits humains a présenté une enquête démontrant une baisse effective du nombre de cas. Toutefois, la loi ne peut être le seul rempart. Pour qu’elle soit pleinement appliquée, elle doit être comprise : cela nécessite une vaste vulgarisation, notamment par sa traduction dans nos langues nationales. L’appropriation du droit par le citoyen est le préalable à toute efficacité. Par ailleurs, nous devons déplacer le curseur du débat : on s’attarde trop sur l’auteur et pas assez sur la victime. Il est impératif de se pencher sur les traumatismes psychologiques profonds liés au viol et à l’inceste, et d’intégrer cette prise en charge au cœur de notre plaidoyer. Vous êtes une figure marquante de l’Association des juristes sénégalaises (Ajs).
Les objectifs initialement fixés ont-ils été atteints ?
L’Ajs est née d’une intuition visionnaire. À l’origine, ce n’était qu’une amicale fondée par deux agents des impôts, Madeleine Devresse et Tamaro Touré, et deux pionnières de la magistrature, Mame Madior Boye et Maïmouna Kane. Leur ambition était claire : promouvoir la condition féminine par le prisme du droit. Le Code de la famille fut leur premier chantier, tant les discriminations y étaient flagrantes. Face à l’ampleur de la tâche, l’amicale s’est muée en l’Association des juristes sénégalaises (Ajs). Pour ma part, j’y milite depuis 1974, bien avant sa formalisation.
Après cinquante ans de combat, si les acquis sont indéniables, le chemin vers l’égalité parfaite reste long. Nous nous battons pour l’égalité des droits au nom de notre commune humanité et des conventions universelles. Ce combat continue, qu’il s’agisse de l’autorité parentale, des réformes du Code de la famille ou de l’accès à l’avortement médicalisé en cas de viol ou d’inceste.
Quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes juristes et magistrates qui voient en vous un modèle de prestance et d’intégrité ?
Mon regard se porte souvent vers les jeunes générations. Dans mon ouvrage : « Mon livre blanc en mon âme et conscience », je leur adresse d’emblée un message : la vie est une succession de choix. Nous recevons une éducation, mais il nous appartient de décider du chemin que nous voulons emprunter. Aux jeunes juristes et magistrates en particulier, je dis : ayez confiance en vos capacités. Ne permettez à personne de vous inférioriser. Vous avez fait les études, vous avez bâti vos carrières, il vous faut désormais avancer. Mais cette progression exige une rigueur absolue : soyez compétentes et assumez vos responsabilités. Ne sollicitez jamais de faveurs ; revendiquez vos droits et refusez les privilèges d’exception. Même mariées, ne demandez rien que l’on n’accorderait pas à un homme à compétence égale. Je suis immensément fière des « filles » que j’ai formées et qui honorent aujourd’hui la magistrature sénégalaise.
Entretien réalisé par Fatou SY – Photos : Mbacké BA

