À peine descendus du deuxième vol de pèlerins acheminés par la Délégation générale au pèlerinage, les fidèles sénégalais ont été saisis par une émotion difficile à contenir. À Médine, ville du Prophète Mohammad, la ferveur religieuse se mêle au vertige d’une cité sainte devenue l’un des plus grands sanctuaires du monde musulman. Reportage au cœur d’un lieu où chaque pas semble chargé d’histoire et de spiritualité.
Le silence arrive avant même la ville. À travers les hublots encore embués par les longues heures de vol, Médine apparaît comme une mer beige et blanche posée au milieu du désert. Puis l’avion roule lentement sur le tarmac de l’aéroport international Prince Mohammad Bin Abdulaziz. Il est un peu plus de 17 heures ce vendredi 15 mai 2026. À bord du deuxième vol affrété par la Délégation générale au pèlerinage, personne ne se précipite vraiment vers la sortie. Comme si chacun voulait prolonger encore quelques secondes ce moment attendu parfois depuis toute une vie. Alors les larmes arrivent.
Un homme âgé serre contre lui un petit Coran à la couverture usée. Une femme murmure des prières entre deux sanglots. D’autres restent immobiles, les yeux fermés. Ici, personne ne semble surpris par l’émotion des autres. « Médine agit ainsi sur ceux qui y entrent », explique un membre de la Délégation. La ville du Prophète ne ressemble pas aux autres villes. Elle se vit davantage qu’elle ne se visite. Dans les couloirs de l’aéroport, les pèlerins sénégalais avancent lentement, vêtus de boubous clairs ou de simples habits blancs.
Beaucoup répètent la même phrase, presque machinalement : « Alhamdoulilah ». Dieu merci. Comme si le simple fait d’être arrivé jusque-là relevait déjà du miracle. Dehors, la chaleur enveloppe immédiatement les corps. Plus de quarante degrés. Mais personne ne semble s’en plaindre. Les bus démarrent en direction des hôtels. Et déjà, derrière les vitres fumées, les regards cherchent un seul repère : les minarets de la Mosquée du Prophète. Tous les chemins y mènent. À Médine, même les avenues modernes paraissent construites autour de cette évidence. La ville entière semble tourner autour d’Al-Masjid Al-Nabawi, le deuxième lieu saint de l’Islam, après la Grande Mosquée de La Mecque.
Le cœur spirituel d’une ville qui fut jadis Yathrib, oasis poussiéreuse devenue le centre du monde musulman après l’Hégire du Prophète Mohammad. Quand les premiers minarets apparaissent enfin, un silence traverse le bus. Les conversations cessent brutalement. Certains pèlerins filment avec leurs téléphones. D’autres préfèrent regarder simplement, comme pour s’assurer que ce décor immense existe réellement. Puis vient l’esplanade. Elle donne le vertige. Des centaines de milliers de mètres carrés de marbre clair réfléchissent la lumière du soleil.
La Rawda
Les célèbres parasols géants s’ouvrent lentement au-dessus des fidèles comme d’immenses fleurs mécaniques. Sous cette architecture futuriste, des hommes et des femmes venus de tous les continents marchent dans une étonnante fluidité. Indonésiens, Turcs, Nigérians, Pakistanais, Sénégalais, Bosniaques. L’Islam y prend le visage du monde. La Mosquée du Prophète est aujourd’hui un monument colossal capable d’accueillir près de deux-millions de fidèles. Pourtant, son histoire commence avec une construction infiniment plus modeste.
Il y a quatorze siècles, le Prophète Mohammad participa lui-même à l’édification de cette mosquée faite de troncs de palmiers et de terre battue. Ici se réglaient les affaires religieuses, politiques et sociales de la première communauté musulmane. Ici furent prononcés des sermons qui traverseraient les siècles. Depuis, la mosquée n’a cessé de grandir. Les dynasties musulmanes successives, puis les souverains saoudiens, ont agrandi le sanctuaire jusqu’à lui faire engloutir presque toute la vieille ville de Médine.
Les gigantesques travaux lancés sous le roi Abdallah continuent encore aujourd’hui. Grues, barrières et ouvriers rappellent que ce lieu saint demeure un chantier permanent pour absorber le flot toujours croissant des pèlerins. Mais malgré cette démesure contemporaine, le centre spirituel du lieu tient dans quelques mètres carrés. « Entre ma maison et ma chaire se trouve un jardin parmi les jardins du Paradis », dit un hadith rapporté par Al-Bukhari. Dans cet espace recouvert d’un tapis vert, des milliers de fidèles tentent, chaque jour, de prier quelques minutes. Les visages y changent. Les voix deviennent plus basses.
Les regards se perdent. Non loin de là se trouve la tombe du Prophète Mohammad, aux côtés de ses compagnons Abou Bakr et Omar. Des pèlerins s’arrêtent devant les grilles dorées. Certains pleurent en silence. D’autres restent figés quelques secondes avant d’être emportés par le mouvement continu de la foule. La ferveur ici n’a rien de spectaculaire. Elle est intérieure. À la tombée du soir, Médine change encore de visage. La chaleur baisse légèrement. Les places autour de la mosquée se remplissent davantage.
Des familles entières s’installent sur les tapis. On distribue des dattes et de l’eau fraîche. Les appels à la prière montent dans l’air tiède tandis que les minarets illuminés dominent la ville. Dans cette cité où repose le Prophète de l’Islam, le temps paraît suspendu entre deux mondes. Celui des origines et celui d’une modernité immense, presque irréelle. Et au milieu de cette foule gigantesque, chaque pèlerin semble vivre une histoire intime. Une conversation silencieuse avec lui-même. Ou avec Dieu.
El Hadj Sidy DIOP (Envoyé spécial)

