Situé dans l’estuaire du fleuve Casamance, Hilol est un village des îles Karone, dans la commune de Kafountine (département de Bignona). C’est dans cet archipel que le capitaine Aristide Protêt, officier de l’infanterie de marine française, est mortellement atteint par flèche d’un guerrier karoninka. Accéder à Hilol, qui a deux fois opposé une farouche résistance au colon français, est une véritable aventure combinant routes cahoteuses et transport fluvial à travers un labyrinthe de bolongs.
BIGNONA – 10 heures. Nous sommes à la gare routière de Bignona. Au guichet de Diouloulou-Séléty, il faut avoir du cash pour se payer le billet du minicar à destination de Kafountine. À partir de là, on peut embarquer à bord d’une pirogue pour aller à Hilol. Sinon, on se met à côté et l’on cède la place à ceux qui en ont. Nous sommes le jeudi 6 août 2026. Une fine pluie tombe en cette matinée. La température affiche 35 degrés. Après le marigot de Bignona, puis les vallées de Koutenghor, un tapis herbacé couvre le paysage tout au long de la Route nationale 5 (Rn5), laissant apparaître des habitations aux architectures à cheval entre modernité et tradition. Ce charme, on ne peut l’avoir qu’à cette période d’hivernage ; car ce tapis vert va devenir une végétation dans un mois. De l’air pur caresse les passagers, alors que l’odeur de la brousse et de la terre imbibée donnent une sensation de bien-être. Sur la route pour découvrir Hilol, le pont de Baïla, lessivé par la pluie, apparaît sous son plus beau jour, surplombant le marigot éponyme.
Mais à peine descendu de cette infrastructure routière, commence un voyage difficile avec des secousses du véhicule dans un décor marqué par des eaux stagnantes dans les vallées non encore cultivées où broutent les vaches, de petits marigots, des villages, des champs de cultures promettant de bonnes récoltes. Après 2 heures 30 minutes de route, on arrive à Kafountine. Un véhicule doit nous conduire à Kassel. Le calvaire commence par une longue attente pour faire le plein de passagers afin que le taxi-clando nous amène à l’embarcadère de Kassel, distant de Kafountine de huit kilomètres. L’état de la piste Kafountine-Kassel est encore pire. Le véhicule roule avec beaucoup de peine sur une piste inondée, pataugeant par endroits dans une marée d’eau de pluie dans une végétation touffue, des plantations d’anacardiers, d’orangers, de maniocs, de lianes. On arrive enfin à l’embarcadère de Kassel. Ce trajet de 7 à 8 km a duré presque une heure. Le lieu est calme. Une vieille dame, avec ses bagages, assise sur une grande roue qui sert de banc d’attente, explique dans une langue qu’on ne comprend pas.
« Elle dit que les pirogues sont reparties à Hilol, mais elles vont revenir. Vous avez de la chance, la marée est haute », interprète le taximan qui ajoute : « Ici, on parle karoninka, un dialecte local apparenté au diola ». L’attente dure deux heures. De 14 heures à 16 heures. L’angoisse de la longue attente dans la solitude de l’embarcadère désert, le stress, puis la fatigue et la faim s’installent. S’y ajoutent les moustiques et d’autres bestioles qui piquent sans arrêt. Au même moment, on a pu contempler le magnifique paysage, les oiseaux plongeant dans l’eau pour capturer des poissons, d’autres squattant depuis la mangrove du bolong, et d’autres encore chantent à bord des pirogues traditionnelles flottantes dans l’eau. Plus d’une heure après, trois autres passagers arrivent. La traversée qui n’aura lieu qu’à 16 heures, n’a duré qu’une quinzaine de minutes. Sur l’île de Hilol, il faut prendre une moto « Jakarta » ou un tricycle pour aller dans les habitations. Le trajet de sept autres kilomètres est encore plus long et plus compliqué. Une piste sinueuse, inondée par endroit, du sable marin, une rivière, des plantations très denses d’anacardiers. La moto « Jakarta » avance à grand-peine dans l’eau. Comme si cela ne suffisait pas, la pluie est venue s’ajouter.
C’est sous une pluie abondante que nous débarquons dans la cour du chef de village de Hilol. L’hôte et sa famille sont confortablement installés dans leur véranda. Ils viennent de terminer le repas. Après les salamalecs d’usage, le chef estime qu’il est plus judicieux d’associer les responsables du village à la causerie. « On les attend. Il pleut, mais ils vont s’organiser pour venir », indique Dominique Demba, le chef de village. Victor Diatta d’abord, puis Vincent Diassy se joignent à nous, munis de leurs parapluies, à un moment où la pluie s’est ralentie.
La bataille de Hilol
Hilol est une grande île, très propre avec beaucoup d’arbres fruitiers et pleine de potentialités. « C’est ici que le capitaine Protêt a été atteint par une flèche empoisonnée à la deuxième bataille contre les colons français en 1860. Il a rendu l’âme dans une chaloupe quand ils essayaient de l’évacuer à Carabane », raconte Victor Diatta. Selon ce notable de l’île, la première bataille s’est tenue en 1859. Les versions varient concernant le nom de celui qui a mortellement atteint Protêt. Mais celui qui est revenu le plus est Kissate Demba, ancêtre de la famille de l’actuel chef de village. « Il avait certainement un don. À un moment de la bataille, les colons se sont repliés dans leur vedette à l’embarcadère. Ce guerrier est reparti seul et a tiré mortellement sur le capitaine », a expliqué M. Diatta, confirmé par ses camarades notables.
L’autre nom avancé dans les témoignages est Djifafayou. « Tué par la flèche empoisonnée lors de la deuxième bataille avec les populations, le capitaine Protêt aurait demandé à être enterré debout à Carabane face à l’océan pour continuer de surveiller ses ennemis », ajoute Vincent Diassy. En effet, le capitaine Protêt est enterré debout à Carabane. Sa tombe fait l’objet de visite et attire beaucoup de curieux sur l’île de Carabane.
Le rônier témoin de l’histoire
Aujourd’hui encore, les stigmates de cette farouche bataille gagnée par les karoninkas sont visibles à Hilol. Un long rônier troué à plusieurs niveaux par les « hobbys » français se tient majestueusement derrière le village, à côté d’anciennes habitations. Si seulement ce rônier, comme bien d’autres arbres, pouvait expliquer tout ce qui s’est passé à Hilol. « Il nous arrive de trouver des balles dans les troncs des arbres que nous coupons pour faire des pirogues », a indiqué Vincent Diassy. Selon les témoignages, cette bataille opposait les insulaires à une troupe de colons français. C’était des canons contre des flèches. Mais les insulaires étaient très stratèges. « Ils tiraient et se retiraient dans la forêt. Quand ils se repliaient dans la forêt, personne ne pouvait les voir », se glorifie M. Diassy. Les insulaires n’avaient que des armes rudimentaires pour contrer des canons dans cette île dont le premier habitant est venu de Couba, une autre île voisine. Son nom est Antine Diabang. Hilol, qui est composée de quatre quartiers, vit de l’agriculture et de la pêche. Elle dispose d’une école préscolaire, d’une école primaire créée en 1964, d’un Cem, d’une case de santé. Elle est aussi électrifiée et l’eau potable y coule. Son défi est celui de toutes les îles : l’enclavement. Les îles Karones : Hilol, Couba, Combaloulou, Mantate ; les îles Blis : Kailo, Boun, Boko, Saloulou et du Petit Kassa : Bakassou, Haère, Niomoune, Diogué, Hitou… ont toutes un seul cri du cœur : le désenclavement. « Nous demandons des routes, notamment entre Kafountine et Kassel et entre les îles Karone, un pont entre Kassel et Hilol et des pirogues motorisées pour les autres îles », ont plaidé Victor Diatta et ses pairs.
Par Kadiadiatou SONKO (Correspondante)

