De la Guinée au Burkina Faso, du Mali à la Gambie, des hommes sont venus à Ndiassane avec leur histoire, leurs savoirs et leurs familles. Ils y ont trouvé un maître, une terre, une communauté. Plus d’un siècle plus tard, leurs descendants se disent Sénégalais sans renier leurs origines. Une histoire de brassage, de transmission et de fidélité qui raconte, à sa manière, la dimension transnationale de l’œuvre de Cheikh Bou Mouhamed Kounta.
La chaleur est forte, ce samedi matin. Dans la cour de la maison familiale des Camara, à Ndiassane, elle semble pourtant avoir peu de prise sur Oustaz Baye Sidi Lamine Camara. Maître coranique et l’un des prêcheurs de la Grande Mosquée avant la prière du vendredi, il raconte une histoire qui commence bien loin de Ndiassane.
Elle commence en Guinée. « Nous sommes originaires de la Guinée », dit-il simplement. Puis le récit remonte les générations, jusqu’à Hassan Camara, son grand-père, celui par qui l’histoire de cette famille s’est intimement nouée à celle de Ndiassane.
Lorsque Hassan arrive dans la cité religieuse, il rencontre Cheikh Bou Kounta. La rencontre est décisive. Le jeune homme est attiré par le savoir du maître. « Quand il est venu, ils ont senti la lumière de Cheikh Bou Kounta parce qu’il était féru de savoir. »
Le Cheikh l’accueille. Mais il ne se contente pas de l’accueillir. Il adopte l’élève, lui donne le wird et lui confie des terres. Hassan Camara devient ainsi disciple, mais aussi agriculteur. « Il était un modèle d’agriculteur. Il inspirait les autres. »
Hassan Camara épouse Sokhna Fatou Baradji. Le couple a plusieurs enfants. L’aîné porte le nom de Cheikhal Becaye Camara. Un autre, Cheikh Bou Camara, s’établit à Banjul, en Gambie.
Les frontières existent sur les cartes. Elles sont beaucoup moins visibles dans les familles. Un autre lien vient sceller cette proximité. Serigne Abdourahmane Kounta, septiéme fils de Mame Cheikh Bou Kounta, épouse Sokhna Mintou Camara, fille de Hassan Camara.
La relation entre les Camara et les Kounta devient alors une relation de sang. Le disciple venu de Guinée n’est plus seulement un disciple. Sa descendance fait désormais partie de l’histoire de Ndiassane.
« Aujourd’hui, on est une famille intégrante de Ndiassane. Nos tantes sont des Kounta, le brassage est fluide », raconte Baye Sidi Lamine Camara.
Cette expression, « le brassage est fluide », dit beaucoup de la manière dont s’est construite la cité. Les familles se sont croisées. Les alliances se sont multipliées. Les maisons se sont agrandies.
« Au moins plus d’une dizaine de grandes maisons sont issues de la maison initiale. »
Et la transmission religieuse n’a jamais cessé. La maison des Camara abrite aujourd’hui encore une grande école coranique, comme pour prolonger la vocation de celui qui, venu de Guinée, avait trouvé auprès de Cheikh Bou Kounta une nouvelle terre et une nouvelle mission.
La famille compte également son guide religieux. « Il s’appelle Cheikh Amdy Camara. C’est le khalife de la famille de Hassan Camara. »
Une famille guinéenne devenue profondément sénégalaise, sans jamais cesser d’être dépositaire d’une mémoire venue d’ailleurs.
Une maison ouverte
C’est peut-être là que se trouve l’une des clés de l’histoire de Ndiassane. La cité n’a pas seulement accueilli des disciples. Elle leur a donné une place.
La tradition rapporte que Mame Cheikh Bou Kounta encourageait ceux qui voulaient rester auprès de lui à s’installer à Ndiassane. « Mame Bou Kounta avait dit à ceux qui voulaient adorer le Seigneur de rester avec lui à Ndiassane », rappelle Baye Sidi Lamine Camara.
Il s’agissait de passer du statut de visiteur à celui d’habitant, puis de membre de la communauté. Cela signifie recevoir une terre, fonder une famille, construire une maison, transmettre un savoir et participer à la vie de la cité.
C’est ainsi que Ndiassane s’est progressivement peuplée de familles dont les racines plongent dans plusieurs pays de la sous-région.
Quelques décennies plus tard, une autre histoire vient enrichir cette géographie humaine. Elle porte le nom d’Idrissa Sanokho. « Nous sommes les seuls Sanokho de Ndiassane », raconte sa famille.
Le premier Sanokho serait arrivé du Burkina Faso au début du XXe siècle. Son histoire commence, elle aussi, par un voyage. Vers 1900, il prend la route de La Mecque avec son chambellan.
Au cours de son périple, quelqu’un lui parle d’un érudit vivant au Sénégal et lui recommande d’aller solliciter ses prières. Le voyage change alors de direction.
À son arrivée à Ndiassane, son destin croise celui de Cheikhal Becaye, fils aîné de Cheikh Bou Kounta. Celui-ci comprend rapidement qu’il a affaire à un homme de savoir. « Il a dit à Cheikhal Becaye de tout faire pour le retenir parce que c’est un sachant ».
Le khalife lui demande de rester. Une istikhara est faite. Mais la réponse l’oriente d’abord vers son pays d’origine : il doit retourner au Burkina Faso pour achever son œuvre.
Le khalife lui donne une épouse. Idrissa Sanokho choisit finalement Ndiassane. Il épouse quatre Sénégalaises. Ses enfants naissent au Sénégal. Sa descendance s’enracine dans la cité.
« Nous gardons un lien avec le Burkina, mais nous sommes des Sénégalais à part entière ».
Idrissa Sanokho ne fut pas seulement un disciple. Il fut aussi un homme de savoir. Il entretient des liens avec d’autres foyers religieux, notamment Tivaouane, où il rencontre Serigne Babacar avec lequel il noue des relations étroites.
Son savoir associe le religieux et la connaissance des plantes. Il utilise le Coran, les racines et les pratiques de la médecine traditionnelle.
Grand tradipraticien, il soigne des personnes souffrant de différents troubles, notamment celles que l’on considérait comme atteintes par les djinns.
Les routes qui relient le Sénégal au Mali, au Burkina, à la Guinée et à la Gambie deviennent autant de chemins par lesquels circulent les hommes, les idées, les pratiques et les croyances.
L’histoire d’Ablaye Fall prolonge cette même trajectoire. « Je fais partie de la famille intégralement ».
Ses grands-parents sont venus du Mali. D’après son témoignage, certains avaient vu Cheikh Bou Kounta en rêve alors que celui-ci était déjà décédé. D’autres étaient venus comme agriculteurs.
Ils se sont installés, ont noué des liens et certains ont fini par embrasser l’islam. Là encore, le Mali et Ndiassane ne sont pas deux mondes séparés.
Cheikh Sidy Mokhtar, fils de Cheikh Bou Kounta, s’est lui-même rendu au Mali. La relation entre le foyer religieux sénégalais et les communautés maliennes s’est ainsi entretenue au fil des générations.
La présence malienne est aujourd’hui encore visible dans la cité. « Il y a un quartier malien, des Guinéens. »
Mais au-delà des quartiers, des noms et des origines, Ablaye Fall retient surtout un brassage impressionnant.
La terre comme instrument d’intégration
Ce brassage n’est pas seulement le résultat des rencontres entre disciples. Il a aussi été organisé. Les khalifes accordaient de grandes concessions aux disciples venus d’autres horizons.
La terre jouait alors un rôle essentiel. Donner une terre, c’était permettre à l’étranger de devenir un habitant. C’était lui donner les moyens de travailler, de construire une maison et de fonder une famille.
L’agriculture, très présente dans les récits des premières générations, devient ainsi un outil d’intégration. Hassan Camara cultivait les terres confiées par Cheikh Bou Kounta. D’autres disciples venus du Mali ou du Burkina Faso ont fait de même.
Ablaye Fall insiste sur un autre trait qui, selon lui, caractérise Ndiassane : l’humilité des guides. « Même les guides sont tellement humbles qu’on les confond avec les disciples. »
Cette proximité participe à l’attractivité de la cité. Le maître n’est pas enfermé dans une distance sociale. Il est accessible. Il accueille. Il transmet.
Et cette relation permet à des hommes venus de pays différents de s’intégrer dans une même communauté. Les origines ne sont pas niées. Elles sont dépassées par une appartenance commune.
La route du Mali
L’histoire de Ndiassane comme espace transnational se lit aussi dans les itinéraires de ceux qui, à la demande de Cheikh Bou Kounta, parcouraient l’Afrique de l’Ouest pour maintenir les liens entre la cité religieuse et ses communautés.
Mamadou Lamine Berthé, fils de Famara Berthé, est né en 1948. Il raconte une histoire familiale qui commence, elle aussi, par un appel venu de loin.
« Mon père a senti, comme une lumière, un appel qu’il a reçu en rêve. Il a décidé d’aller au Sénégal y trouver un marabout. »
La décision est alors difficile à comprendre pour l’entourage de Famara Berthé. Au Mali, il dispose de terres, de récoltes et de quoi assurer sa subsistance. Rien, en apparence, ne le poussait à partir.
Pourtant, il prend la route de Ndiassane. Il effectue le trajet à pied et rejoint la cité quelques années après l’installation de Cheikh Bou Kounta.
La rencontre va déterminer le reste de son existence. Cheikh Bou Kounta lui confie une mission qui dépasse largement les limites de Ndiassane : parcourir plusieurs territoires de l’Afrique de l’Ouest pour récupérer la adiya destinée au foyer religieux.
« Cheikh Bou lui donne comme mission de récupérer son adiya au Mali, au Burkina et en Côte d’Ivoire. »
À partir de ce moment, les routes deviennent pour Famara Berthé un prolongement de sa fidélité au Cheikh. Après chaque récolte, il reprend le chemin des pays voisins.
Lorsqu’il revient à Ndiassane, les travaux agricoles ont souvent déjà commencé. « Après chaque récolte, il partait. Quand il revenait, il trouvait qu’on avait déjà semé. »
Famara Berthé avait quitté son environnement d’origine pour devenir un trait d’union entre Ndiassane et plusieurs espaces de l’Afrique de l’Ouest.
De 1912 à 1914, il est chargé de mission à Thiaoune Kounta. Il y représente les intérêts du foyer religieux et assure la continuité des relations avec les communautés établies sur la route nationale en allant à Thies.
La mort de Cheikh Bou Kounta, en 1914, ne met pourtant pas fin à cette mission. Cheikhoul Becaye, son fils aîné et successeur, demande à Famara Berthé de poursuivre le travail accompli auprès de son père.
Dans un premier temps, celui-ci décline poliment. Il souhaite désormais se consacrer à l’agriculture. Mais Cheikhoul Becaye insiste.
Et c’est alors que se révèle la profondeur du lien de confiance établi entre Famara Berthé et la famille Kounta. « Il lui a sorti un bout de papier sur lequel son père lui demandait de ne faire confiance qu’à mon père, Famara Berthé. »
Le document achève de convaincre Famara Berthé. Il accepte de poursuivre sa mission auprès de Cheikhoul Becaye et l’accompagne pendant de longues années, jusqu’à ce que l’âge l’empêche de continuer.
Cette histoire familiale permet de comprendre autrement la dimension transnationale de Ndiassane. « Je suis malien d’origine, mais je n’ai jamais mis les pieds là-bas. »
Quelques mots qui résument à eux seuls une partie de l’histoire de Ndiassane. À travers Famara Berthé se dessine une autre facette de l’œuvre de Cheikh Bou Kounta : celle d’un réseau religieux capable de dépasser les frontières politiques, de s’appuyer sur des hommes de confiance et de maintenir des relations régulières avec des communautés dispersées dans plusieurs pays.
Par Oumar FEDIOR

