El Hadji Malick Sy rejetait l’opposition entre tradition musulmane et progrès scientifique. Il encourageait l’appropriation des savoirs modernes et des innovations (médecine, instruction, technologies) dès lors qu’ils servaient l’intérêt général.
Le rapport d’El Hadji Malick Sy à la modernité constitue un aspect essentiel de sa pensée. Loin d’opposer systématiquement tradition religieuse et innovations européennes, il considérait que le progrès technique pouvait être bénéfique à la société, en particulier lorsqu’il était mis au service de l’islam ou du bien commun, explique El Hadji Samba Diallo, titulaire d’un doctorat en histoire et anthropologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales (Ehess) de Paris.
Après avoir enseigné à la Southern Illinois University Edwardsville (Siue), cet enseignant-chercheur et spécialiste de l’islam en Afrique, de la langue et de la culture wolof, a rejoint le Département d’études africaines et afro-américaines de la Washington University à Saint-Louis (Missouri) aux États-Unis. Selon le chercheur, Mame Maodo ne déconseillait pas l’apprentissage au sein des écoles françaises, conscient que ses disciples vivaient aussi bien dans les centres urbains que dans les villages les plus reculés. « S’ouvrir à l’autre et à sa science ne signifie aucunement renier son identité musulmane », explique-t-il.
Pour le guide religieux, l’islam n’interdisait nullement l’usage des découvertes scientifiques utiles à l’humanité, qu’il s’agisse du télégraphe ou de la médecine moderne. Cette posture s’est particulièrement illustrée lors des crises sanitaires liées aux épidémies de peste (1914 et 1916) et de grippe espagnole (1917-1919). Dans un contexte sous tension, marqué par une surveillance administrative accrue des marabouts (fichage) et une répression coloniale sanglante, notamment sous le gouvernement de William Ponty, El Hadji Malick Sy rédigea un important traité de médecine préventive. À travers ce manifeste, il exhortait la communauté à se protéger contre le mal, à ne pas dissimuler la maladie, à respecter rigoureusement les quarantaines, à éviter les eaux stagnantes ainsi que les lieux insalubres et, surtout, à suivre scrupuleusement les recommandations des médecins.
Mouhamadou Mounirou Sy, professeur de droit public à l’Université de Thiès, ajoute que c’est grâce au génie de Maodo que le quartier de Guet-Ndar a été épargné d’une décision du Gouverneur, qui prévoyait de brûler toutes les habitations afin d’éviter la propagation de la peste dans l’Île, en raison du refus catégorique des résidents de se faire vacciner.
Articulation entre foi et science
« En vérité, il rappelle que les médecins possèdent un savoir spécialisé indispensable à la protection de la population et qu’ils méritent la reconnaissance et le respect des populations locales », confirme El Hadji Samba Diallo. Selon lui, cette attitude témoigne d’une articulation « entre foi religieuse, savoir scientifique et responsabilité collective ». Il démontre, à ses yeux, par l’exemple, que les sachants sont les seuls autorisés à orienter et expliquer lors des périodes de crise. Il révèle que bien des travaux historiques – plus particulièrement ceux de Myron Echenberg, Joe Lunn et aujourd’hui Liora Bigon – soulignent également le soutien d’El Hadji Malick Sy aux politiques sanitaires coloniales destinées à contenir les épidémies, suivies de la création du quartier de Ponty-Ville à Dakar, devenu la Médina, un nom proposé par Maodo après la peste de 1914. « Il a soutenu une cause sanitaire juste et non un projet colonial injuste, et cette nuance n’est pas toujours bien saisie par beaucoup de chercheurs et de Sénégalais », défend l’enseignant. Pour Bakary Sambe, professeur au Centre d’études religieuses de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis et directeur de Timbuktu Institute, ce qui frappe chez Maodo, « c’est une érudition qui ne se referme jamais sur elle-même ». Pour lui, sa méthode pédagogique traduit une même logique : ne jamais séparer la rigueur du savoir de son utilité concrète pour la société. El Hadji Samba Diallo estime que l’héritage du saint de Tivaouane apparaît ainsi comme celui « d’un réformateur qui fit de la connaissance, de l’éducation des masses, de la responsabilité morale et de l’ouverture aux progrès scientifiques les fondements d’une société plus juste et plus humaine ».
Son œuvre demeure, selon lui, « une référence majeure pour comprendre les relations entre l’islam et le temps du monde, et comment utiliser la connaissance pour servir non pas seulement l’humain, mais le vivant ».
Par Souleymane Diam SY

