À Tivaouane, son nom reste associé à une période fondatrice de l’histoire de la Tidianiyya au Sénégal. Serigne Babacar Sy, premier khalife général des Tidianes, n’a pas seulement assuré la succession de Seydi El Hadji Malick Sy. Il a surtout consolidé l’œuvre de son père et posé les bases d’une organisation religieuse dont l’influence allait progressivement s’étendre bien au-delà de la cité sainte.
Né en 1885 à Saint-Louis, il est le fils aîné de Seydi El Hadji Malick Sy et de Sokhna Rokhaya Ndiaye. Il grandit dans la vieille ville de Ndar, alors au cœur de la présence coloniale, où il reçoit les premières bases de son éducation religieuse. Aux côtés de son père, il approfondit ensuite sa connaissance du Coran, de la Sunna et de la jurisprudence islamique.
Cette formation, à la fois religieuse et ouverte sur son environnement, contribue à façonner un homme dont la rigueur doctrinale n’empêchera jamais le sens du dialogue et de l’organisation.
Le premier khalife de Maodo
Lorsque Seydi El Hadji Malick Sy est rappelé à Dieu, le 27 juin 1922, la responsabilité de poursuivre son œuvre revient à son fils aîné. À seulement 37 ans, Serigne Babacar Sy devient ainsi le premier khalife général des Tidianes au Sénégal.
La mission est considérable. Il lui faut préserver l’héritage spirituel de Maodo, maintenir l’unité de ses disciples et poursuivre l’entreprise d’enseignement engagée par son père. Il s’y attelle avec discrétion, privilégiant l’organisation et la transmission à la recherche de la visibilité. Son allure participe aussi à sa popularité. Sa manière de se coiffer lui vaut le surnom affectueux de « Borom bonnet carré », appellation qui restera attachée à sa mémoire.
Mais son apport le plus durable se situe probablement dans l’organisation de l’enseignement religieux. En 1932, il fonde la Dahiratoul Kiram, considérée comme la première dahira du Sénégal. L’idée est novatrice pour l’époque : permettre notamment aux travailleurs de l’administration, souvent éloignés des daaras, de se retrouver régulièrement pour approfondir leur pratique et leurs connaissances religieuses.
Le modèle va progressivement se diffuser à travers le pays et devenir un élément essentiel de la vie des communautés tidianes. La dahira s’imposera par la suite comme un puissant outil de transmission, de solidarité et d’organisation des fidèles.
Une œuvre qui dépasse son khalifat
Serigne Babacar Sy est également un homme de plume. Il laisse une importante production poétique consacrée notamment au Prophète Mouhamad (PSL), à Cheikh Ahmed Tidiane et à son père, Maodo. Son œuvre témoigne d’une profonde maîtrise de la tradition religieuse et de la poésie arabe. Il est également associé à l’essor du Gamou de Tivaouane, qui deviendra progressivement l’un des grands rendez-vous spirituels de la Tidianiyya au Sénégal.
Décrit comme un homme réservé, peu enclin aux longs discours, mais profondément attaché à ses principes, Serigne Babacar Sy exerce son autorité pendant près de trente-cinq ans, privilégiant la continuité, l’éducation et la structuration de la communauté.
Il s’éteint le 25 mars 1957 à Tivaouane, à l’âge de 72 ans, après avoir durablement marqué l’histoire de la Tidianiyya. Il laisse derrière lui une descendance qui occupera, à son tour, une place centrale dans le khalifat général des Tidianes, avec notamment Serigne Mansour Sy Borom Daaraj, Cheikh Tidiane Sy Al Makhtoum et Serigne Abdoul Aziz Sy Al Amine.
Mais au-delà de cette prestigieuse descendance, son héritage réside surtout dans les institutions qu’il a contribué à bâtir. Près d’un siècle après la création de la Dahiratoul Kiram, le modèle de la dahira demeure profondément ancré dans la pratique religieuse sénégalaise. C’est peut-être là que se mesure le mieux l’empreinte de « Borom bonnet carré », un khalife qui aura transformé la fidélité à l’héritage de Maodo en une véritable œuvre d’organisation et de transmission.
Cheikh Gora DIOP


