Aux abords de la mosquée Massalikul Djinane, à Dakar, les chapelets balancent aux devantures des petits commerces, étalant leurs perles multicolores dans le tumulte de la ville. Derrière ces perles de dévotion se joue une bataille commerciale où la ferveur religieuse côtoie la chasse aux opportunités.
Il est bientôt 11 heures et le soleil de Dakar darde ses rayons sur les abords de la mosquée Massalikul Djinane sise à Colobane. Dans ce quartier animé, les klaxons des véhicules se mêlent aux conversations des passants et aux appels des commerçants, tandis que les piétons se frayent un chemin entre les voitures et les étals installés en bordure de route. La chaleur alourdit l’atmosphère sans pour autant atténuer l’effervescence qui règne autour de ce lieu de culte.
Au milieu de cette agitation, des chapelets, suspendus aux devantures des petits commerces, déclinent leurs couleurs contrastant avec le tumulte de cette matinée dakaroise. C’est dans ce décor que s’inscrit le quotidien d’Amadou Sy, 58 ans, vendeur de chapelets depuis 1992 et témoin des mutations d’une activité dont il déplore aujourd’hui le ralentissement.
Assis à même le sol, sur un tapis étendu devant son commerce, il observe les allées et venues dans ce lieu de passage. Le vendeur arbore une tête rasée et une barbe où se mêlent des poils noirs et blancs. Sa chemise à rayures noires et blanches, dont les deux premiers boutons sont défaits, laisse entrevoir une partie de sa poitrine.
Autour de lui, des chapelets de toutes les couleurs – bleus, blancs, noirs ou rouges – pendent et s’offrent au regard des passants. Un assortiment de perles qui contraste avec la sobriété de son installation. La voix légèrement tremblante, il se souvient d’une époque où son commerce était plus florissant.
« Depuis 1992, je vends ici. À cette époque, ça marchait bien », confie-t-il, avec une pointe de nostalgie. Plus de trois décennies passées à écouler des chapelets lui ont permis d’observer les mutations de cette activité. Aujourd’hui, le constat est moins réjouissant. « Les temps ont changé. Tu peux passer la journée ici et tu ne vois rien », lâche-t-il, déplorant la baisse de la clientèle et le ralentissement des ventes.
Un business rentable
Dans ce commerce, où la négociation fait partie des habitudes, les tarifs ne sont pas toujours fixes. « Le prix varie ; on marchande jusqu’à trouver un bon prix », explique-t-il. Son assortiment comprend plusieurs modèles, du chapelet en bois aux pièces ornées de perles d’argent dont le prix peut atteindre 35.000 à 40.000 FCfa. Mais les périodes ne se valent pas.
Le Gamou et le Magal constituent des moments particulièrement favorables durant lesquels les ventes s’accélèrent et les stocks s’écoulent plus facilement. Installé à proximité de Massalikul Djinane, il bénéficie d’un emplacement qu’il considère comme stratégique, notamment lorsque les fidèles affluent à l’occasion des grands rendez-vous religieux. Toutefois, cet emplacement ne suffit pas à lui garantir une activité soutenue.
Univers concurrentiel
À quelques mètres de là, Babou Ndiaye poursuit, lui aussi, son activité, dans un espace plus modeste que celui d’Amadou Sy. Debout devant son étal, ce trentenaire passe délicatement un torchon sur les chapelets disposés sur un tissu vert menthe étalé à même le sol. Dans ce métier qu’il exerce depuis seulement quelques mois, il apprend encore à trouver ses marques.
« Je me suis installé ici il y a seulement cinq ou six mois », confie-t-il, rappelant qu’il est originaire de Diourbel. Avant de rejoindre Dakar, Babou vendait ses chapelets à Ndiarème. Une activité qui lui permettait de gagner sa vie sans toutefois lui offrir les revenus espérés.
« Je vendais mes chapelets à Ndiarème. Ça allait, mais ce n’était pas trop ça. En vrai, ce n’était pas suffisant. Je voulais gagner plus parce que c’est un travail pas forcément difficile, mais qui exige beaucoup d’attention », souligne-t-il.
Son installation aux abords de la mosquée Massalikul Djinane répond ainsi à une double aspiration : économique et spirituelle. En effet, au-delà des perspectives de vente, le choix du lieu revêt pour lui une signification particulière. Babou ne cache pas son attachement à la confrérie mouride.
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« Je suis mouride. C’est un honneur pour moi d’être à Dakar et de me trouver non loin de Serigne Touba (faisant référence à la mosquée, Ndlr). Je peux dire ça comme ça », glisse-t-il, tout en continuant d’essuyer les chapelets étalés devant lui. Dakar semble offrir à Babou de meilleures perspectives.
Au quotidien, le vendeur affirme pouvoir engranger entre 7.000 et 15.000 FCfa, parfois un peu moins, parfois beaucoup plus. C’est selon l’affluence et les ventes réalisées. Les journées de grande affluence, notamment lors des événements religieux et les vendredis, lui sont particulièrement favorables.
Mais cette activité reste soumise aux aléas de la clientèle et à une concurrence qu’il juge difficile à soutenir, à savoir celle des commerçants haoussas. Le trentenaire leur reproche de proposer des chapelets à des prix particulièrement bas, au risque, dit-il, de dévaloriser le travail des vendeurs qui misent sur la qualité.
« Ils gâtent le marché en bradant leurs chapelets. Un bon chapelet, bien confectionné, peut se vendre à 1.500 FCfa, voire beaucoup plus. Les chapelets des « Baye Fall », par exemple, avec leurs grosses perles en bois comme celui-ci », poursuit-il en présentant un modèle noir aux perles imposantes, « se vendent entre 4.000 et 5 500 FCFA. Eux peuvent les proposer pour beaucoup moins cher », déplore-t-il, le visage empreint de déception. Son constat trouve un écho chez Amadou Sy qui reconnaît lui aussi les effets de cette concurrence sur son activité. « J’avoue que nous sommes impactés par les Haoussas », admet-il.
Mais ces commerçants, désignés sous l’appellation de « Haoussa » par leurs concurrents, sont eux aussi à l’œuvre, à quelques encablures de là. Trois jeunes hommes se sont installés près de l’axe qui mène aux portes principales de la mosquée Massalikul Djinane, au pied de la pharmacie Serigne Souhaïbou Mbacké. Assis à même le sol, ils façonnent des chapelets à la main. Entre leurs doigts, les fils s’entrelacent et les perles s’enfilent au rythme d’un travail minutieux.
Par Yaya SOW (Stagiaire)

