Détention prolongée, difficultés de communication avec leurs proches et leurs avocats, absence de conditions d’hygiène adéquates dans les commissariats et brigades de gendarmerie font partie des maux vécus par certaines personnes ayant fait l’objet d’un retour de parquet.
Des nuits interminables, une attente sans fin, une angoisse qui monte à mesure que les heures passent… Comme les fruits de l’infortune, Pape Ndiaye pensait que ses douloureux souvenirs disparaîtraient avec le temps. Mais il ne se passe pas un jour sans que son cerveau n’éjecte de son esprit ces moments sombres. « Si je devais écrire un roman, je l’aurais intitulé “L’enfer du retour de parquet” », soupire le journaliste de Walf Tv, d’un ton sec et saccadé.
À l’entrée du groupe Walf, sis à Khar Yallah, avec le vacarme des voitures en fond-sonore, les mots du chroniqueur judiciaire prennent encore plus de poids. Le tumulte de la route contraste avec la gravité de sa voix. On se rend compte qu’il s’agit d’un témoignage, non pas d’un journaliste, mais d’un homme meurtri. Pape Ndiaye a vu, entendu et ressenti.
Le journaliste, spécialisé dans la chronique judiciaire, a été arrêté en mars 2024 pour des propos tenus lors d’une émission. Déféré au parquet, il avait été placé sous mandat de dépôt après trois jours pour « provocation d’un attroupement, outrage à magistrat, intimidation et représailles contre un membre de la justice, discours portant discrédit sur un acte juridictionnel, diffusion de fausses nouvelles et mise en danger de la vie d’autrui ».
Mais avant d’être placé sous mandat de dépôt, il a vécu l’étape de l’attente, « comme un supplice », souffle-t-il, encore dépité par cette épreuve. « Il faut être mentalement fort pour supporter le calvaire, parce qu’à ce stade, on ne connaît pas son sort. On ignore si l’on sera libéré ou placé sous mandat de dépôt. Tout ce que l’on sait, c’est que l’on a dépassé la phase de la garde à vue », dit-il en serrant nerveusement le col de sa veste en cuir noir.
Dans ces moments d’angoisse, le soutien de la famille est important. Pourtant, note le journaliste, la communication avec celle-ci est quasi impossible.
« Il n’est pas permis aux parents des suspects de communiquer avec leurs proches en cas de retour de parquet, ce qui rajoute au stress. Dans mon cas, ma famille et mes proches profitaient de ma sortie du violon pour aller au tribunal afin de me parler », relate-t-il, caressant de temps en temps sa barbe.
Ce n’était que le début du supplice pour le journaliste ; le confort fait défaut. « Certains individus qui découvrent ces conditions pour la première fois passent toute la nuit à pleurer ou à méditer sur leur sort. Ils restent debout jusqu’au petit matin. Les conditions de séjour sont dégradantes dans les cellules de garde à vue, qui sont de véritables trous à rats où les détenus se couchent à même le sol, font leurs besoins dans une absence totale d’intimité et dans une atmosphère de puanteur invivable », confie notre interlocuteur avec un geste de dégoût.
En somme, dit-il, « j’ai vécu cet enfer durant quatre jours. Ce sont les nuits les plus longues de ma vie, que je n’oublierai pas de sitôt ».
Pape Ndiaye, qui semble ressasser ce cauchemar, affirme que « ce n’est pas exagéré de dire que le retour de parquet est plus pénible que la prison elle-même, où l’on dort sur un matelas ».
Car, explique-t-il, « dans ces locaux de police, le sommeil est quasi impossible. On passait la nuit à même le carrelage, dans une cellule infestée de cafards et de moustiques. On n’osait pas plonger dans un sommeil profond sans porter de chaussettes, de peur que les rats ne vous déchiquètent les orteils ».
Toujours au sujet des commodités, le journaliste fait savoir que les conditions n’offrent pas la possibilité de prendre un bain.
« Un petit trou est aménagé dans le violon seulement pour uriner. C’est dans ces conditions que j’ai vu des femmes en période de menstruation passer tout leur séjour au violon sans possibilité de se laver », dit-il, avant de s’interrompre un moment.
Comme s’il reprenait ses esprits, il nous tapote l’épaule avant de lâcher : « Je vous épargne certains détails ».
« Une forme d’esclavage moderne »
Arrêté trois mois après le journaliste Pape Ndiaye, Mouhamadou Lamine Djiba garde un triste souvenir de ses retours de parquet. Appréhendé le 1er juin 2023, vers 17 h, à l’Unité 15, dans le cadre des manifestations liées au procès opposant Mame Mbaye Niang, ancien ministre, à Ousmane Sonko, président du parti Pastef–Les Patriotes, l’agent d’une société de la place a finalement été déféré au parquet.
« Cette situation a duré plus d’une semaine et fut une épreuve extrêmement difficile », se souvient-il, d’une voix gonflée d’amertume.
Au parquet, décrit-il avec dégoût, « nous étions très nombreux et les conditions étaient infernales. C’était épuisant de faire ces mouvements incessants, ces va-et-vient quotidiens entre le tribunal et les commissariats, parfois même durant la nuit ».
Pire encore, c’était une période d’incertitude pour lui et ses proches. Car, explique-t-il, « on ne savait jamais où l’on nous emmenait et nos familles n’avaient aucune information sur notre localisation. Parfois, nous passions la nuit sans manger».
La solidarité des militants de Pastef, qui faisaient des rondes pour leur apporter de la nourriture, suscitait de l’espoir, vite dissipé. « Certains gardes pénitentiaires nous interdisaient parfois l’accès à ces repas. C’était infantilisant et inhumain », fulmine notre interlocuteur.
Au commissariat central, M. Djiba n’a pas vécu mieux. « En deux semaines de détention, je ne me suis lavé qu’une seule fois. Comme nous devions y passer le samedi et le dimanche, ils nous ont permis de prendre un bain à tour de rôle. C’était rapide, sans savon et avec très peu d’eau, juste pour se rafraîchir, car il faisait une chaleur étouffante », narre M. Djiba.
Il garde également un souvenir amer de la brigade de gendarmerie de Thiong où, dit-il, « les gens étaient obligés de faire leurs besoins sans aucune intimité », devant tout le monde.
« C’était une profonde humiliation. Bien qu’il y ait eu de l’eau, beaucoup d’entre nous refusaient de se déshabiller par pudeur et par respect pour notre dignité », déclare-t-il.
M. Djiba confie avoir vécu un traumatisme qu’il ne parvient pas à oublier. « Aujourd’hui, quand je repense à ces moments, j’ai l’impression d’avoir vécu une forme d’esclavage moderne », affirme l’ex-détenu.
Enquête réalisée par Fatou SY

