On nous a appris que la violence conjugale avait un sens unique : de l’homme vers la femme. C’est vrai, dans l’immense majorité des cas. Et il faut la combattre sans faiblesse. Mais à Sam Ndiaye, dans la commune de Fandène dans le département de Thiès, la violence a pris le sens inverse. Cheikhou Omar Ndiaye, quarante ans, a été mortellement poignardé dans son sommeil par son épouse. Alors qu’il poussait son dernier soupir, traîné jusqu’au seuil de sa concession en criant le nom de son bourreau, c’est tout un pan du tabou entourant les violences faites aux hommes qui volait en éclats. Le défunt cultivateur laisse derrière lui six enfants. Sa seconde épouse, présumée meurtrière, était enceinte au moment des faits. Et depuis, c’est le silence. Un silence assourdissant. Car si la victime avait été une femme poignardée par son mari à la suite d’une dispute, les réactions n’auraient pas tardé. Les communiqués d’indignation auraient afflué, les marches se seraient organisées, les plateaux de télévision auraient tourné en boucle.Mais parce qu’il s’agit d’un homme, l’émotion reste discrète, presque embarrassée. Ces deux poids, deux mesures interrogent la cohérence de nos discours sur les droits humains. Une vie humaine n’est-elle pas sacrée, quel que soit le sexe de celui qui la perd ? L’interdit d’ôter la vie ne doit souffrir ni exception ni lecture sélective. Au Sénégal comme ailleurs, des voix légitimes réclament l’inscription du féminicide dans le Code pénal, défini par les Nations Unies comme le meurtre d’une femme en raison de son genre, souvent sur fond de contrôle ou de possession. Pour conserver toute sa crédibilité morale, ce combat ne doit pas être à géométrie variable. Si l’on criminalise les meurtres liés au genre, la protection doit être absolue et bilatérale. Qu’en est-il alors des hommes victimes d’homicides ou de violences extrêmes au sein du couple ? Ce que l’on pourrait qualifier de « masculinicides », de l’affaire Aïda Mbacké au drame de Sam Ndiaye, prouve que la violence intrafamiliale n’est pas l’exclusivité d’un seul sexe.
Dans notre société, la virilité reste associée à la stoïcité et au silence. Un homme ne doit ni pleurer, ni se plaindre, ni étaler ses faiblesses. Sous le poids de ces représentations, de nombreux époux souffrent dans une solitude absolue : maltraitance psychologique, violences physiques, chantage affectif, humiliations quotidiennes. Par peur de la risée du voisinage ou de l’incompréhension des proches, beaucoup se taisent et endurent jusqu’au drame ultime. D’autres, plus rares, tentent de briser l’isolement en cherchant du soutien auprès d’associations à l’image de celle des maris battus pour soulager un stress devenu insupportable. Cette initiative a contribué à élargir la définition de la violence conjugale au-delà des agressions physiques, en y intégrant ses manifestations psychologiques, morales, économiques et verbales.
L’heure n’est pas à l’opposition entre les sexes, mais à la prise de conscience globale. La violence domestique, sous toutes ses formes, est un fléau. Revendiquer des lois plus sévères pour protéger les femmes est une cause noble et nécessaire. Mais occulter la souffrance d’hommes victimes de leurs conjointes affaiblit le principe même d’égalité devant la loi et devant l’empathie nationale. Il est urgent d’élargir le spectre de notre indignation, de briser le tabou du mari battu et de rappeler une vérité élémentaire : chaque vie supprimée par la violence conjugale est une tragédie de trop.
souleymanediam.sy@lesoleil.sn

