Si un détecteur d’intelligence artificielle décrète que l’article que vous lisez n’est pas la production d’un humain, dites-lui qu’il a tout faux, dites-lui « Kô Maa ba », du sérère, car même si « Jangat ai » entraîne des modèles en wolof, aucune LLM ne comprend encore parfaitement la langue maternelle de Senghor. Que c’est bien la production d’un caresse-clavier qui doit paraître dans l’édition du « Soleil » du mercredi 14 octobre 2026, et que la motivation de son auteur se justifie par la vaste polémique qui court le monde après que « C’était ça ou mourir » de Thélyson Orélien (lire votre journal en page 29) a été retiré de la liste du prix Goncourt. La rédaction de cet article a débuté un peu avant midi, ce mardi 13 octobre 2026, alors que sur la Rts 1 une dame habillée en rose flamant anime l’émission « Salimtoo » autour des Jeux olympiques de la jeunesse ; que sur Planète, il est question de « la guerre des trônes, la véritable histoire de l’Europe » ; que sur Cnn International, on annonce un voyage imminent de Donald Trump vers des États de son pays où les sondages lui président une mémorable raclée lors des midterms. À 12 heures 04, le journal de la Rfm laisse entendre qu’Aminata Touré (Kiiraay) et Malick Gackou (Pastef) ne sont pas des alliés, pas du tout…Il faut toujours avoir un coup d’avance (je ne parle pas de politique, mais de « flagxiety », néologisme désignant l’anxiété de voir son contenu signalé comme généré par l’IA) : c’est le premier enseignement. Comme antidépresseur, on retient que les fameux détecteurs d’IA se trompent lourdement. Comme aux dames ou aux échecs, si l’adversaire court derrière une stratégie pour se défendre, c’est qu’il en a une, mais totalement inscrite dans un schéma qu’il ne contrôle pas. Certes, me dira-t-on, il est toujours possible d’utiliser la force de l’adversaire pour le défaire, mais, ici, la chronologie compte, toujours avoir une marche d’avance sur l’escalier. Revenons à « l’authenticité » humaine de notre article. Si une IA devait l’écrire, un prompt devrait lui demander de regarder en direct des chaînes de télévision et une radio, de lire l’actualité politique sénégalaise récente, et de comprendre mes préoccupations. Si les bases de données ne sont pas encore mises à jour, ChatGpt, Gemini ou Claude ne comprendraient pas le parcours de ces deux responsables politiques, leur positionnement actuel, leur passé et, surtout, le contexte : les auditions menées par des commissions d’enquête parlementaires au sujet de la bonne gouvernance et des rapports des uns et des autres avec le bien public, pour résumer. Pas plus que ces outils ne pourraient saisir l’état d’esprit de cet auteur qui regarde distraitement sur son téléphone une alerte info annonçant qu’Arsène Wenger est candidat à la présidence de la Fifa (fake ?) pour mettre fin au règne vérolé de Gianni Infantino sur le football mondial.
On savait que l’IA est une révolution du même ordre, à l’échelle de l’humanité, que furent l’invention de la roue, de l’imprimerie ou la machine à vapeur. Ce qu’on pouvait moins prévoir, c’est le désordre qu’elle entraîne dans le champ de la connaissance. Qu’elle remplace certains métiers ou qu’elle résolve d’anciens problèmes de maths, ça passe encore. Mais qu’elle apporte de la suspicion dans le champ de la création ouvre des perspectives jusqu’ici insoupçonnées. Que faut-il comprendre dans la traque des contenus générés par IA ? À mon humble avis, le public appréhende toujours l’écriture comme une possession foncièrement humaine. Déjà que le plagiat est combattu, la création par l’usage de la technologie rompt le contrat qui lie l’auteur à son public. Il y a une certaine satisfaction à être auteur, le sentiment de paternité. Cela a un coût désormais : on doit être IA écologiste. En journalisme, il devrait renouveler le reportage et l’enquête qui ont fait les lettres de noblesse de ce métier. Les corpus africains étaient exclus de la plupart des grands modèles de langage ; peut-être est-ce là un clin d’œil pour accentuer notre propre récit, raconter des choses de chez nous encore méconnues des bases de données. C’est pourtant tout le style de Thélyson Orélien, au parler franco-haïtien décapant, tellement fort…
Deuxième enseignement : innover. De la même manière que les ordinateurs sont construits suivant une logique binaire (0 et 1), la révolution de l’artificiel est fondée sur la logique probabiliste. L’IA fait de prodigieux calculs, compare avec des trillions d’exemples, découpe en petits groupes les phrases pour mieux les rassembler, et conclut que la suite « logique » d’une phrase sera ceci. Et ça marche. L’enjeu pour l’auteur serait donc de dénaturer son processus de transmission pour mieux faire « humain », sans sauter du coq-à-l’âne, en somme, développer un style… Improbable. C’est l’originalité qui fait le style, paraît-il. Mais ce n’est pas une raison pour demander combien coûte une bassine de pâte d’arachide « tiga déggé » au marché Nguélaw…
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