L’une des premières leçons que j’ai retenues de ma formation à l’École Nationale des Travailleurs Sociaux Spécialisés (ENTSS) de Dakar est qu’il faut savoir où se positionner dans une dynamique de groupe pour comprendre une situation dans toute sa complexité. Pour moi, un fait social ne s’analyse jamais isolément. Les Jeux Olympiques de la Jeunesse (JOJ) Dakar 2026 en sont la parfaite illustration.
J’ai pris part la semaine dernière au gala de lancement officiel de la saison de mobilisation organisé au Phare des Mamelles. Mon objectif, au-delà du networking, était d’observer la réception publique du projet. L’atmosphère y était électrique. De l’accueil ancestral des femmes de la communauté lébou aux danseurs de feu traditionnels, la puissante énergie des break-dancers, le prestige des ambassadeurs artistiques à Ayo, la mascotte longuement acclamée, tout y était pour présenter au monde un Sénégal ambitieux et encore bien ancré dans ses racines.
J’ai également participé à la visite de la presse internationale à la Tour de l’Œuf, ce complexe sportif qui abrite depuis plusieurs décennies la piscine olympique. En retrouvant ces lieux de mon enfance, j’ai découvert un investissement pensé pour servir bien au-delà des Jeux. Comme l’expliquait Thierno Cissé, directeur exécutif adjoint chargé des opérations du Comité d’organisation des JOJ, « ces infrastructures ont vocation à devenir des espaces ouverts à la population, favorisant la pratique sportive, la santé publique, la cohésion sociale et l’engagement citoyen. Cette philosophie distingue Dakar 2026 de nombreuses compétitions internationales dont certaines installations deviennent, après des années, des coquilles vides ». Le véritable record sera celui d’une transformation durable, inclusive et utile pour les populations. Telle est d’ailleurs la vision du Président de la République, Bassirou Diomaye Faye, exprimée lors de la visite officielle de tous les chantiers.
Cette visite du site d’accueil des Jeux m’a conduite aussi à porter mon regard sur Point E, le quartier qui l’entoure. Pour rejoindre l’entrée principale, j’ai traversé des rues transformées par une urbanisation effrénée. Si la rénovation olympique est impressionnante, entre terrains modernisés, aire de skateboard et piscine réévaluées au standard international, gradins confortables et fresques murales authentiques, elle met aussi en évidence une consommation croissante de béton au détriment des espaces verts. Cette réalité n’est pas que mon impression visuelle. Elle est partagée par les résidents historiques du Point E. Leila, 29 ans, y a passé toute sa vie et témoigne de cette asphyxie : « Grandir ici, c’était vivre dans un endroit calme, aéré et résidentiel. Aujourd’hui, presque chaque maison a été démolie pour faire place à des immeubles. Les hauts bâtiments bloquent l’air, la maison est plus chaude et nous avons perdu tellement de lumière naturelle qu’il faut allumer les lampes en plein jour. Nous avons eu des eaux usées stagnantes et verdâtres devant notre porte pendant des semaines parce que les égouts ne peuvent plus faire face. Chaque espace disponible a été bétonné, ne laissant plus de place pour respirer. J’ai l’impression de perdre une partie de l’endroit où j’ai grandi. » Ses propos viennent renforcer aujourd’hui mes recherches sur Dakar à l’horizon 2050 soutenues par la Fondation Rosa Luxemburg. Dans une ville qui concentre près d’un quart de la population nationale sur moins de 0,3 % du territoire, la réduction des espaces verts et la saturation des réseaux d’assainissement accentuent les risques sanitaires, climatiques et sociaux. Les chantiers des JOJ gagneraient à servir d’occasion unique pour rompre avec ces problématiques et montrer l’exemple d’un gros investissement durable.
Une autre dimension à valoriser est liée aux opportunités offertes à la jeunesse. Par exemple, le Brevet Olympique Civique et Sportif (BOCS), développé avec le ministère de l’Éducation Nationale, ambitionne de « transmettre les valeurs de citoyenneté, de solidarité, de respect et d’engagement à plus d’un million d’élèves répartis dans près de 11 000 établissements scolaires. Cette initiative prend encore davantage de sens lorsque l’on observe la décision historique du Comité International Olympique d’assurer une parfaite parité entre jeunes filles et jeunes garçons durant ces Jeux » poursuit Thierno Cissé.
Le respect de la parité dans le milieu sportif invite aussi à interroger l’égalité des chances à l’échelle nationale. Le secteur de l’éducation, notamment entre l’élémentaire et le secondaire, continue de présenter des contrastes. Du nord au sud, à l’exemple de Jougop à Saint-Louis, à Jembereng ou Ourong Cap Skirring en Casamance, le taux d’achèvement du cycle primaire pour les filles reste supérieur à celui des garçons. En dehors des exigences domestiques ou champêtres, entre autres facteurs, les décrochages s’observent plus au lycée situé souvent hors du village, en raison du simple fait que les jeunes sont moins surveillés. Cette problématique dépasse le Sénégal. À l’échelle du continent, plusieurs pays sont confrontés aux mêmes défis.
Cette réflexion rejoint les débats du Sommet africain sur l’apprentissage fondamental (FLEX 2026). Devant la nécessité de rapprocher les politiques des réalités du terrain dès le cycle primaire, des pays comme le Malawi ont tiré la sonnette d’alarme sur la priorité d’écouter la voix de l’enfant. Ce dernier est l’interface directe entre les efforts de développement du secteur éducatif et les maux partagés.
Au Sénégal, certaines initiatives tentent d’apporter des réponses concrètes et montrent que des solutions adaptées aux réalités locales existent. C’est le cas au sud-est à Kédougou, où Bibliothèques Sans Frontières (BSF) apporte une réponse aux inégalités. Des recherches réalisées avec la BBC en 2024 ont montré combien ces technologies favorisent un apprentissage primaire plus inclusif, surtout dans des zones où l’électricité et Internet restent limités ou inexistants. À l’époque, les enfants avaient accès à plus de 5 000 ressources éducatives compactées dans Ideas Cube, un box offline qui leur permettait de s’initier à la recherche, comme tout enfant devant Google à Dakar. Grâce aux progrès scolaires en français et en mathématiques, une évaluation indépendante menée sur 140 écoles de la région a prouvé l’efficacité de ces outils. Par conséquent, le ministère de l’Éducation Nationale a signé un accord pour étendre ce modèle à 1 000 écoles à travers le pays d’ici 2028. Aujourd’hui, BSF est un partenaire clé des JOJ avec cette fois Ideas Box, « des médiathèques mobiles et fonctionnelles avec ou sans internet accessibles directement au cœur des sites de la jeunesse et des espaces de compétition » explique Aminata Bâ, Responsable des Programmes du Sénégal.
Ces innovations trouvent également écho à l’international où les gouvernements misent énormément sur l’enfance. En Finlande par exemple, la science et la haute technologie sont intégrées dans les curricula dès l’élémentaire. À l’Université d’Aalto à Helsinki, l’équipe de Jaan Praks expliquait, lors d’une visite à laquelle j’ai pris part avec une délégation internationale de journalistes en avril dernier, qu’à travers le programme Aalto Junior, les enfants sont initiés à la robotique, à l’électronique, aux satellites et à l’innovation scientifique dès l’âge de sept ans (!). Cette culture scientifique précoce explique en partie la forte croissance de leur secteur spatial, comme me l’a rappelé Sarah Hudson, responsable de la communication internationale de l’université : « Entre 2018 et 2022, alors que le secteur spatial mondial croissait de 30 %, les revenus des entreprises spatiales finlandaises ont triplé grâce à une stratégie d’intégration de l’électronique, des satellites et de la robotique directement au cœur des écoles primaires et secondaires. »
Le parallèle avec les JOJ Dakar 2026 est évident : les infrastructures rénovées devraient aussi servir de hubs civiques et numériques. C’est ainsi que l’excellence sportive s’accompagne d’une véritable inclusion technologique dès l’enfance. Encore faudra-t-il que ces infrastructures soient pleinement appropriées par les populations. L’exemple de la bibliothèque Oodi à Helsinki montre qu’un investissement public produit tout son potentiel lorsqu’il devient un bien commun.
Pour la postérité, il faudra donc établir un fil conducteur objectif entre les infrastructures, la culture, l’éducation, l’innovation, le numérique, la santé et les politiques publiques. De cette façon, l’on pourrait apprécier le véritable héritage que Dakar, le Sénégal et l’Afrique laisseront à la jeunesse et au monde sportif. Pour Papa Faye, formateur en fitness et nutrition basé au Mexique, « les Sénégalais doivent avoir conscience de la variété de sports aux JOJ. Plus de 30 disciplines. Au-delà de la santé et du matériel, l’impact économique du sport dans le monde devra aussi être compris. Ils doivent surtout comprendre qu’on parle de sport comme vecteur de développement. Les sportifs sont disciplinés et c’est l’occasion de le montrer aux jeunes souvent exposés à la violence dans les stades. Les JOJ sont là pour tirer des . » Au-delà des infrastructures, c’est donc l’humain qui reste au cœur de cet héritage, plus précisément à travers une transformation des mentalités et des comportements.
Reste enfin une dimension souvent sous-estimée, celle de la manière dont cet héritage sera raconté aux générations à venir. La valeur du storytelling a été au cœur du DW Global Media Forum 2026 de Bonn, organisé autour du thème « Journalism Out Loud » en juin dernier. Afin de refléter sa devise « Speak. Listen. Act. », la couverture médiatique des JOJ de Dakar ne devrait pas se limiter aux performances sportives. La responsabilité des médias consiste aussi à documenter les solutions et à interpeller les politiques publiques.
Les JOJ doivent servir de levier pour interroger l’héritage laissé aux populations et donner la parole aux jeunes. Cette saison nous offre l’occasion de promouvoir un journalisme de solutions capable d’accompagner les transformations sociales plutôt que de les observer uniquement.
Hormis la cérémonie d’ouverture, le nombre de médailles remportées ou les records battus, dans un avenir proche, les retombées seront évaluées sur la base d’espaces plus respirables, des infrastructures durables, d’une éducation de qualité réellement inclusive et d’une jeunesse mieux préparée aux défis scientifiques et numériques.
D’ailleurs, une sagesse africaine résume parfaitement cette ambition lors de la soirée de lancement au Phare des Mamelles. Repris par le rappeur et ambassadeur culturel des JOJ 2026, Dip Dund Guis, le proverbe wolof « loxo bu tayal du tabax lu dëgër » rappelle qu’une main paresseuse ne saurait bâtir une fondation solide. En termes simples, ce projet au profit des générations futures demande de la résilience. À l’aube des Jeux Olympiques de la Jeunesse, le monde aura rendez-vous avec Dakar. Plus important encore, Dakar aura rendez-vous avec son propre avenir.
Par Borso TALL
Journaliste indépendante & Éducatrice aux Droits Humains LinkedIn : https://www.linkedin.com/in/borso-tall-71411a7b/ Email : tall.nborso@gmail.com


