Vingt-quatre ans après l’exploit retentissant de 2002, où le Sénégal terrassait la France à l’aube de sa première Coupe du monde, l’histoire espérait un écho, sinon une répétition. Mais mardi soir, au MetLife Stadium, les Lions de la Teranga ont plié face aux Bleus sur le score de 3 buts à 1. À Dakar, la déception s’est abattue comme une chape de plomb.
Le silence, parfois, en dit plus long que les clameurs. Mardi soir, peu après le coup de sifflet final scellant la victoire française sur le Sénégal (3-1), les rues de Dakar ont perdu de leur tumulte habituel. Là où l’on espérait des concerts de klaxons, des processions improvisées et des embrassades euphoriques, c’est une forme de stupeur collective qui s’est installée. Une désillusion presque charnelle. Car ce match excédait le simple cadre sportif : il ravivait une mémoire, celle de 2002, lorsque le Sénégal, novice audacieux, avait terrassé l’ancien colonisateur sur la plus grande scène du football mondial, écrivant ainsi l’une des plus fulgurantes pages de son épopée sportive. Cette fois encore, nombreux étaient ceux qui y voyaient plus qu’un match : une revanche symbolique, une réaffirmation, une manière de prolonger l’histoire.
Assis dans une gargote située au marché de Tilène, Mbaye, âgé de 32 ans, prend son repas dans un bruit assourdissant. Voix, paroles, assiettes, couverts, tout se confond. Mais lui ne cesse de se plaindre du match. Chaque cuillère est accompagnée de vives lamentations. « On y croyait vraiment. Quand on joue contre la France, ce n’est jamais un match comme les autres. On voulait revivre 2002, montrer qu’on pouvait encore le faire », dit-il avec rage.
Autour de lui, les visages sont fermés. Les commandes affluent quand même. Les gens vont et viennent. Le bruit s’accentue. Certains participent au débat, d’autres optent pour la neutralité. Dès que Mbaye finit de parler, un jeune homme d’une vingtaine d’années lâche soudainement : « C’est le troisième but qui me fait le plus mal. C’était trop facile. Sénégalais moo gëna naagu quoi… Ils ont fait une bonne première période. Pourquoi n’ont-ils pas maintenu le cap ? »
Mariama Gueye, étudiante en journalisme et passionnée de football, estime que le score est sévère au regard de la prestation sénégalaise. Selon elle, les Lions ont longtemps contenu les assauts français avant de céder dans le dernier tiers du match. « Ce score de 3-1 ne raconte pas vraiment notre résistance. Pendant un moment, on les a fait douter. Les joueurs blessés ne devaient pas jouer. Il fallait remplacer Gana Gueye et Koulibaly », explique-t-elle avec regret.
Une impression que plusieurs analystes ont d’ailleurs relevée, notant une première période équilibrée avant le basculement français en seconde mi-temps. Mais au-delà de la technique ou des choix tactiques, c’est surtout l’affect national qui vacille.
Dans les conversations d’après-match, un mot revient avec insistance : frustration. Frustration de n’avoir pu égaler l’exploit fondateur. Frustration de voir la France, puissance historique et ancien maître colonial, reprendre l’ascendant.
Frustration, surtout, de sentir que cette rencontre portait une charge symbolique que le score final a brutalement dissipée. Pour beaucoup, cette défaite n’enterre pas les espoirs, mais elle rappelle une vérité implacable : en football, l’histoire n’accorde aucun privilège à la nostalgie. Le souvenir de 2002 demeure intact, presque mythologique. Mais le terrain, lui, n’obéit qu’au présent. Et mardi soir, ce présent avait un accent français.
Fatou Ndiaye


