Jadis terre de champions et véritable vivier de la lutte, Pikine traverse aujourd’hui une période de doute. Ce bastion historique, qui a révélé des champions emblématiques comme Pape Diop Boston, Falaye Baldé, Mouhamed Ndao « Tyson », Balla Bèye 1, Ndiaga Diop, Eumeu Sène, peine à retrouver son rayonnement d’antan, malgré l’émergence de lutteurs tels qu’Ama Baldé, Boy Niang 2, Bathie Seras, Pokola, Jacob Baldé, Prince, Sokh ou Eumeu Jr. « Le Soleil des Sports » plonge au cœur d’un territoire qui a longtemps façonné l’élite de l’arène, mais qui cherche aujourd’hui un nouveau départ, avec l’essoufflement de son écurie historique, les défis de ses ténors et les promesses de sa nouvelle génération.
PIKINE MBOLLO (1970-2026), l’écurie pionnière qui peine à retrouver son lustre
1970-2026. Cinquante-six ans après sa création, l’écurie Pikine Mbollo traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire. Jadis pépinière de champions, cette institution de la lutte sénégalaise est aujourd’hui fragilisée par une succession de départs et de tensions internes. Les encadreurs pointent du doigt le manque d’implication des lutteurs, tandis que ces derniers dénoncent un déficit de soutien.
Depuis plusieurs années, Pikine Mbollo fait davantage parler d’elle pour ses crises que pour ses performances sportives. Une situation qui intrigue les observateurs, tant cette écurie a marqué l’histoire de la lutte. De son fondateur Pape Diop Boston à Tyson, en passant par Ndiaga Diop, Baboye, Thieck, Eumeu Sène, Boy Sèye, Tonnerre, entre autres, plusieurs générations de champions y ont été formées.
Pourtant, au fil des années, les départs se sont multipliés. Thieck, Boy Sèye, Malal Ndiaye, Cheikh Nguirane, Eumeu Sène, Baboye, Tyson, Pape Konaté, Mame Balla, Akon… Tous ont débuté sous les couleurs de Pikine Mbollo avant de poursuivre leur carrière ailleurs. Une longue liste qui illustre les difficultés d’une écurie fondée en 1970 au cœur de Pikine. « Pikine Mbollo a été créée par Pape Diop Boston, aux côtés de feu Boy Niang et des Mbacké Bâ. Ensuite sont venus Balla Bèye 1, Mansour Diop, puis les générations de Ndiaga Diop, Balla Bèye 2, Thièck, Malal Ndiaye et aujourd’hui Tonnerre. Nous avons toujours connu de grandes générations et produit des champions de renom. C’est pourquoi nous restons convaincus que d’autres émergeront encore », affirme Palla Diop, frère de Pape Diop Boston et manager général de l’écurie. Selon lui, plus d’une cinquantaine de lutteurs ont quitté Pikine Mbollo au fil des décennies. Une situation que le staff vit comme une profonde blessure.
UNE SENSATION DE TRAHISON
Pour Baba Diallo, entraîneur emblématique de l’écurie, le problème ne réside pas dans la formation mais dans le comportement de certains athlètes une fois la réussite acquise. « Nous faisons tout pour accompagner nos lutteurs. Nous les formons pendant des années, souvent sans voir leurs familles. Nous assurons leur encadrement, parfois même leurs frais de transport. Mais dès qu’ils deviennent célèbres, d’autres viennent les récupérer. Certains finissent même par tourner le dos à ceux qui les ont formés. Pour moi, le véritable soutien, c’est l’éducation, la discipline et le travail que nous leur transmettons », explique-t-il, le débit haletant de déception. Des propos qui traduisent l’amertume des responsables de l’écurie face à des départs qu’ils considèrent comme des ruptures de fidélité.
ENTRE MANQUE DE SOUTIEN ET PERTE DE REPÈRES
À son heure de gloire, Pikine Mbollo était réputée pour la rigueur de ses entraînements et la solidarité qui unissait ses membres. Aujourd’hui, les explications avancées sont parfois plus surprenantes. Selon plusieurs indiscrétions, certains lutteurs attribueraient leurs contre-performances à des phénomènes mystiques, évoquant notamment la présence de djinns dans la salle d’entraînement. Une explication que balaie Baba Diallo. « S’ils gagnaient auparavant, était-ce donc grâce à ces djinns ? Les jeunes doivent garder les pieds sur terre. Ce sont les entraînements qui font gagner, pas des choses qui n’existent pas. Beaucoup voyagent aujourd’hui et reviennent persuadés qu’ils savent mieux que leurs formateurs. Pourtant, la lutte avec frappe est une discipline profondément sénégalaise et notre expérience reste indispensable pour les guider », rétorque le technicien.
LE DÉFICIT D’ENCADREMENT POINTÉ DU DOIGT
Chef de file de l’écurie depuis le départ de Thieck vers l’école de lutte Pape Diop Boston, Tonnerre estime que Pikine Mbollo souffre avant tout d’un manque d’organisation. « Pikine Mbollo ne bénéficie pas de l’accompagnement qu’il mérite. Aujourd’hui, l’écurie repose essentiellement sur le manager et le coach. Il devrait y avoir un président et un véritable staff autour d’eux », affirme celui qui est surnommé « Le Dragon Rouge » de Pikine Mbollo. Une analyse que ne partage pas totalement Palla Diop. Selon lui, la véritable richesse de Pikine Mbollo demeure son école de formation. « Baba Diallo, qui a révélé Tonnerre et bien d’autres, est toujours là. Nous continuons de former les jeunes dès leur plus jeune âge. C’est ce qui fait notre force. Les formateurs qui ont révélé Ndiaga Diop, Mame Balla, Boy Sèye, Thièck ou Tonnerre sont toujours présents. Les champions partent, mais d’autres arrivent », déclare-t-il. Le manager cite notamment Cobra 2, Île de Serpent, Boy Sèye 2 parmi les jeunes sur lesquels repose l’avenir de l’écurie. « Nous avons déjà traversé ce genre de situation. Lorsque Ndiaga Diop est parti en Italie, beaucoup pensaient que l’écurie allait disparaître. Nous avons continué à travailler et une nouvelle génération de champions est sortie. Nous avons aujourd’hui la même conviction », dit-il. Fondateur de Pikine Mbollo, Pape Diop Boston affiche une certaine philosophie malgré les nombreuses séparations. « Beaucoup de champions ont fait leurs armes ici avant de réussir. Tyson, Thièck, Malal Ndiaye, Boy Sèye, Eumeu Sène… Tous sont passés par Pikine Mbollo. Je pense simplement que lorsqu’on décide de changer d’écurie après avoir connu le succès, la moindre des choses est d’en informer ceux qui vous ont accompagné. Certains sont partis sans même me prévenir. Malgré tout, je garde de bonnes relations avec eux. Je ne retiens personne », regrette l’ancienne gloire. Plus de cinq décennies après sa création, Pikine Mbollo continue ainsi de défendre son modèle de formation. Si les départs successifs ont fragilisé l’institution, ses dirigeants restent persuadés que l’histoire de cette écurie pionnière est loin d’être terminée.
Par Abdoulaye DEMBÉLÉ

