Médiateur familial et communautaire, ancien enseignant, expert en protection de l’enfance et référent institutionnel du Comité départemental de protection de l’enfance à Kaolack, Brahim Fall pose un diagnostic sur les dangers liés à l’exposition excessive des enfants aux écrans et aux réseaux sociaux. Formé également en psychologie spécialisée en santé mentale, il travaille sur la parentalité positive, la discipline positive et la masculinité positive. Dans cet entretien, il revient sur les mutations de l’éducation parentale, les conséquences du numérique sur le développement des enfants et l’urgence de renforcer la sensibilisation des familles.
Vous travaillez beaucoup sur les questions liées au cyberharcèlement et aux écrans. Comment définissez-vous aujourd’hui le rôle des parents à l’ère du numérique ?
Aujourd’hui, être parent ne signifie plus simplement donner naissance à un enfant. Être parent, c’est apprendre continuellement à comprendre son enfant et à l’accompagner selon ses besoins. Nous sommes passés de la famille traditionnelle et élargie à des modèles plus nucléaires, recomposés ou encore homoparentaux. Dans la famille traditionnelle, l’éducation de l’enfant était une responsabilité collective : toute la communauté participait à son encadrement et à sa protection. Avec l’arrivée d’Internet et des écrans, les rapports entre parents et enfants ont profondément changé. Les enfants ont désormais accès à des informations, à des contenus et à des influences que les parents ne maîtrisent pas toujours. Cela crée un décalage important dans les familles. Beaucoup de parents ont le sentiment de perdre le contrôle, non pas parce qu’ils sont démissionnaires, mais parce que les enfants évoluent dans un univers numérique qui leur échappe parfois. Autrefois, l’autorité parentale était très forte et les décisions des parents ne se discutaient pratiquement pas. Aujourd’hui, cette approche ne fonctionne plus de la même manière. Le parent moderne doit développer des compétences éducatives, émotionnelles et relationnelles. Il doit apprendre à écouter son enfant, comprendre ses difficultés, identifier ses besoins et l’accompagner dans son évolution. Être parent, c’est donc aussi accepter d’apprendre. Beaucoup de familles pensent encore qu’éduquer un enfant est instinctif, alors qu’il faut désormais se former à la parentalité. Le rôle du parent ne se limite plus à nourrir ou à protéger ; il consiste aussi à guider l’enfant dans un monde numérique complexe où les dangers sont nombreux.
Vous évoquez souvent les dangers des écrans chez les enfants. Quels sont-ils concrètement ?
Les dangers des écrans sont nombreux et souvent méconnus des parents. Les écrans diffusent une lumière bleue qui perturbe la production de mélatonine, l’hormone qui régule le sommeil. Or, le cerveau de l’enfant se développe principalement pendant le sommeil. Lorsqu’un enfant est surexposé aux écrans, il peut souffrir de troubles du sommeil, de difficultés de concentration, de problèmes alimentaires et d’un isolement progressif. Mais les conséquences ne sont pas uniquement physiques. Elles touchent aussi le développement émotionnel et relationnel de l’enfant. Lorsqu’un enfant passe plusieurs heures seul devant une télévision, une tablette ou un téléphone, il échange moins avec son entourage. Il développe moins l’empathie, moins la capacité à communiquer et moins l’habitude d’interagir avec les autres. Nous observons aujourd’hui des comportements inquiétants dans la société. Par exemple, lorsqu’un accident survient, certaines personnes préfèrent filmer la scène au lieu de porter secours.
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Cela traduit une forme de déconnexion émotionnelle qui peut être liée à une surexposition aux écrans et à une diminution des interactions humaines. L’enfant a besoin de regards, de paroles, de présence et d’affection. Aucun écran ne peut remplacer cela. Un enfant qui grandit sans échanges affectifs suffisants risque plus tard de développer des difficultés relationnelles importantes. Je m’appuie notamment sur les neurosciences affectives et sociales, ainsi que sur plusieurs études menées en Europe. Des institutions comme Europol travaillent également sur les questions liées à la cybercriminalité et aux dangers du numérique pour les enfants. Aujourd’hui, de nombreux pédiatres et psychologues recommandent de limiter fortement l’exposition aux écrans avant l’âge de cinq ans. Nous avons aussi traité plusieurs cas liés au revenge porn, au cyberharcèlement et à des agressions facilitées par Internet. Les enfants utilisent souvent smartphones, tablettes et réseaux sociaux sans véritable contrôle parental. Beaucoup de familles ne savent pas comment accompagner leurs enfants dans cet univers numérique. Le danger ne vient donc pas seulement des écrans eux-mêmes, mais aussi du manque d’encadrement.
Faut-il alors interdire totalement les écrans aux enfants ?
Le numérique fait désormais partie de notre quotidien et il serait irréaliste de vouloir supprimer totalement les écrans. L’objectif est plutôt d’apprendre à les utiliser correctement et à instaurer un équilibre. Cependant, avant l’âge de cinq ans, les spécialistes recommandent d’éviter autant que possible l’exposition prolongée aux écrans, car le cerveau de l’enfant est encore en pleine construction. Durant cette période, l’enfant a surtout besoin d’interactions humaines, de jeux, de paroles, de regards et d’affection. Le plus important reste donc la vigilance parentale. Les parents doivent contrôler les contenus, limiter le temps d’exposition et privilégier les échanges familiaux. Beaucoup de parents pensent aujourd’hui que donner un téléphone ou une tablette à leur enfant est une preuve d’amour ou un moyen de le calmer. Pourtant, cela peut progressivement créer une distance affective. Les enfants ont besoin d’attention, de sécurité émotionnelle et de présence humaine. Ils ont besoin qu’on les écoute, qu’on les console et qu’on échange avec eux. Aujourd’hui, beaucoup de familles remplacent malheureusement cette présence par les écrans. Si nous ne faisons pas attention, nous risquons de créer une génération déconnectée émotionnellement, avec des difficultés relationnelles et sociales importantes. L’éducation numérique doit donc devenir une priorité familiale et nationale. Les parents ne doivent pas laisser les écrans éduquer leurs enfants à leur place.
Comment sensibiliser les parents, notamment ceux qui sont peu instruits ?
La prévention est essentielle. Beaucoup de parents ne sont pas suffisamment informés sur les dangers liés aux écrans et aux réseaux sociaux. C’est pourquoi nous menons, à Kaolack notamment, plusieurs actions de sensibilisation dans le cadre du Comité départemental de protection de l’enfance. Nous organisons des caravanes, des dialogues communautaires, des visites à domicile, des forums et des sessions de formation avec les groupements de femmes. Nous travaillons également avec les leaders communautaires et religieux afin de toucher le plus grand nombre de familles possible. Il est très important de sensibiliser les parents, y compris ceux qui ne savent ni lire ni écrire. La prévention doit passer par la parole, les échanges de proximité et l’accompagnement communautaire. Beaucoup de parents pensent encore que le meilleur moyen de faire plaisir à un enfant est de lui offrir un téléphone portable, sans mesurer les conséquences possibles sur son développement. L’ignorance reste aujourd’hui l’un des principaux dangers. Si les parents sont mieux informés et mieux accompagnés, ils pourront jouer pleinement leur rôle dans l’éducation numérique de leurs enfants.
Marième Fatou Dramé


