Ils ont grandement participé à la victoire de Pastef et de Bassirou Diomaye Faye lors de la présidentielle du 24 mars 2024. À la tombée de la nuit, Dakar respirait au rythme des battements frénétiques des téléphones portables brandis de partout dans les ruelles, les balcons, les carrefours bondés de klaxons et de cris de joie. Ils étaient des milliers sur le gong, derrière leurs écrans, et illuminaient les visages renvoyant en écho l’image d’un peuple suspendu aux résultats officieux et tendances relayés en direct à travers des vidéos partagées en rafale par une armée de créateurs de contenus.
L’élection présidentielle est la rencontre solennelle d’un peuple avec son prochain Président, affirme un célèbre dicton. Un dicton qui confirme avec insistance la grande foule descendue sur les différentes allées de Dakar pour accueillir en grande pompe l’arrivée au pouvoir de Pastef le 24 mars 2024. Une clameur s’élève au ciel avec les feux d’artifice du soir : Bassirou Diomaye Faye est le cinquième président de la République du Sénégal. L’ambiance et l’engouement étaient au zénith. Cette ambiance a bien été au rendez-vous dans les grandes artères de Dakar. Le constat est le même partout, des coins qui ne désemplissent pas de monde.
« De la Médina au Grand Yoff en passant par les Parcelles assainies, la nuit du 24 mars 2024 avait une marque particulière dans l’histoire politique du pays », soutient Khadim Bamba Fall, membre du parti Pastef. Ces petites artères qui étaient calmes d’habitude s’étaient transformées en veines battantes d’une ville en pleine effervescence. Sur les trottoirs animés et bondés de monde, un ballet incessant d’hommes et femmes qui jubilent. Adultes comme jeunes pressent incessamment le pas vers la foule.
À quelques centimètres de ces accotements, les « jakartaman » aussi mettent la main à la patte. Bien assis à bord de leurs deux roues, ils fendillent entre les voitures stoppées par les longues files d’embouteillage. « Tout le monde s’y met pour savourer ce moment de bonheur », clame une jeune dame sautillant de joie.
Nouveau militantisme numérique
Même les vendeurs ambulants avaient remplacé sur le champ leurs provisions de divers genres par des drapeaux et effigies de Pastef. Sur les murs, des haut-parleurs entonnaient de joyeux chants de victoire mêlés au bruit incessant des casseroles frappées avec ferveur par les jeunes. Les yeux rivés sur leurs écrans, ils brandissaient leurs téléphones pour célébrer la victoire de leur candidat, Bassirou Diomaye Faye. Ces jeunes sautaient de joies à chaque notification de vidéos publiées et annonçant les tendances favorables à leur candidat dans les autres régions du Sénégal.
Ces vidéos mises en ligne, généralement par des créateurs de contenus, artisans des nouveaux « médias numériques », ont contribué à la victoire du parti lors de cette présidentielle. Les rues de la capitale sénégalaise et celles d’ailleurs se sont informés par elles-mêmes grâce à ces créateurs de contenus qui postent les dernières nouvelles de la présidentielle en direct et sans filtre.
« Avec l’arrivée de ces nouveaux « médias numériques », les chaînes de télévision et de radio ne sont plus devenues l’unique source d’information des Sénégalais », déclare Oumar Soumaré, créateur de contenus. « En réalité, avec la naissance des technologies de l’information et de la communication, des dizaines de visages sont devenus familiers et tiennent presque le rôle de commentateurs, d’analystes improvisés sur un lieu donné pour expliquer les tenants et les aboutissants de la gestion des affaires de la cité, plus particulièrement de cette élection présidentielle. En fait, c’est dire que ces créateurs de contenus ont complètement changé la façon dont les Sénégalais voyaient la politique et ses acteurs», poursuit-il.
Ils ne sont ni ministres ni stratèges politiques formés dans de grandes écoles de communication.
Acteurs d’un nouveau type de militantisme
Lors de l’élection présidentielle de mars 2024, les créateurs de contenus ont été acteurs d’un nouveau type de militantisme basé sur le numérique instantané et ancré sur le quotidien des Sénégalais. Ils ont participé à la mobilisation de la jeunesse avec une approche accessible et différente de celle des médias traditionnels.
Bien avant le 24 mars 2024, ils ont majoritairement investi le terrain en faisant la promotion permanente des activités politiques de Pastef avec pour finalité : l’élection de Bassirou Diomaye Faye. Par l’appui de production de vidéos de quelques secondes publiées sur les réseaux sociaux, les messages et consignes de votes atteignent, en un temps record, des centaines de milliers de personnes, partisans et sympathisants.
Cette mission est rendue possible grâce à ces contenus courts qui attirent un Sénégalais, qu’importe sa position géographique. Selon eux, le terrain d’action dépasse largement les bornes géographiques. Grâce au numérique, les barrières frontalières sont devenues presque inexistantes.
Plus qu’un simple outil de communication à distance, le téléphone portable est devenu une extension de la main et de la conscience politique et remplace les tractations habituelles de la presse traditionnelle. Cette jeune génération connectée a trouvé dans le parti Pastef un récit auquel s’identifier avec des lignes directrices bien tracées à l’avance. En outre, le discours du renouveau et de la rupture est amplifié par ces créateurs de contenus. Ces derniers ont transmis en temps réel aux Sénégalais la traduction en images réelles du message politique.
Créateur de contenus spécialisé dans l’analyse des tendances numériques, Oumar Soumaré affirme que ce succès retentissant de Pastef sur les réseaux repose essentiellement sur une stratégie implicite avec les jeunes et sur un contexte favorable au parti. « Ce qui a rendu certains contenus pro-Pastef presque imbattables en termes de portée et de chiffres par rapport aux médias traditionnels, c’est l’utilisation efficace et efficiente des algorithmes, un des mécanismes des plateformes pour toute personne qui s’active dans le digital. Prenons l’exemple de l’application TikTok qui met en avant la spontanéité du moment présent et l’émotion, avec des formats courts et incisifs attirant plus de personnes, à adhérer à la cause de Pastef jusqu’à le porter à la tête de la magistrature suprême » explique le créateur de contenus.
Oumar poursuit : « Les messages diffusés par ces créateurs de contenus correspondaient exactement à ces critères, précisément des vidéos directes et parfois filmées dans l’urgence de passer les informations à temps aux populations».
Consignes de vote et dynamiques
Ces dynamiques, bien travaillées à l’avance, expliquent les raisons pour lesquelles les publications pro-Pastef ont envahi les fils d’actualité en un temps record, bien au-delà des cercles militants classiques. Ainsi, les créateurs de contenus ont capté l’attention des militants en s’appuyant essentiellement sur deux éléments : l’authenticité et la proximité. Ces éléments ont rendu leur message crédible, viral et installé une véritable légitimité numérique autour du discours politique du parti de l’opposition à l’exercice du pouvoir.
« Les formats utilisés en général et qui ont le plus performé sont la dénonciation et le témoignage à temps réel. En fait, les longues vidéos intéressent de moins en moins les abonnés. Dans ce cas, ce sont, de préférence, des vidéos courtes et percutantes qui vont créer une onde de choc chez les militants. Durant cette période, il y a eu un mélange de coordination informelle et de dynamique organique de la base jusqu’au sommet. Beaucoup de jeunes partageaient le même message sans nécessairement appartenir à une structure politique organisée », explique Oumar Soumaré.
Selon lui, les plateformes digitales comme Facebook, TikTok et YouTube ont également servi de colonne vertébrale à cette campagne non officielle avec la transmission des informations à une grande vitesse, contournant parfois les filtres traditionnels de la presse sénégalaise.
Toutefois, ces performances numériques, aussi impressionnantes soient-elles, n’ont cependant pas fait l’unanimité auprès des populations. Si une large partie de la population salue l’efficacité et la réactivité de ces « nouveaux acteurs » de l’information, d’autres voix appellent à plus de recul.
Le rôle grandissant des créateurs de contenus dans le processus électoral soulève ainsi des interrogations sur la frontière entre l’engagement citoyen, le militantisme assumé et l’objectivité de l’information. « C’est à ce niveau que s’impose une lecture plus critique du phénomène », déclare Babacar Diouf, analyste politique.
Les créateurs de contenus sont devenus des acteurs centraux de l’espace médiatique en période électorale en facilitant une circulation rapide de l’information. Toutefois, leur manque de rigueur dans la vérification des faits et leur proximité avec des logiques de propagande soulèvent un risque réel de désinformation. Même s’ils ont contribué à la compréhension du processus électoral, ils ne sont pas soumis aux mêmes règles déontologiques que les journalistes.
« Mais, au-delà des débats qu’ils suscitent dans les sphères intellectuelles et médiatiques, c’est sur le terrain électoral, au plus près des urnes, que l’impact de ces créateurs de contenus apparaît avec le plus d’évidence. Les électeurs jeunes ont participé à cette élection à hauteur de 60 % des suffrages universels directs », renseigne Alassane Bèye, spécialiste des questions électorales et enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis.
Visibilité et à la mobilisation
En parallèle, chez les électeurs âgés, cette présence numérique s’est aussi imposée comme un véritable prisme de lecture de la réalité politique sur le terrain. Les faits observés durant l’élection présidentielle du 24 mars 2024 montrent que les créateurs de contenus ont occupé une place dans la communication politique liée au parti Pastef.
Avec une diffusion massive de vidéos et de publications sur les réseaux sociaux, ils ont relayé, en temps réel, les consignes de vote et les dynamiques favorables au parti, singulièrement à la cible particulière : les jeunes. Leur capacité à atteindre rapidement un large public, à produire des contenus courts et à exploiter efficacement ces plateformes numériques a façonné l’environnement de la campagne présidentielle du parti.
Dans un contexte où les médias traditionnels ne représentaient plus les seuls canaux d’information, ces acteurs des « nouveaux médias numériques » ont participé à la visibilité et à la mobilisation autour du candidat de Pastef, Bassirou Diomaye Faye, désormais élu président de la République.
Mamadou Elhadji LY (Stagiaire)

