À Goudomp, dans la commune de Tanaff, le village de Darsalam fondé par des griots, il y a de cela deux siècles, constitue une attraction pour le visiteur. Un nom très évocateur et qui signifie en arabe, « maison de la paix » ou « havre de paix ». À Darsalam, le ciel fait grise mine en cette matinée du mois d’octobre. Les nuages survolent le village alors que le soleil a du mal à imposer ses rayons. Un calme plat règne dans ce bourg logé sur les deux bords de la Rn6 et distant de plus d’une cinquantaine km de Goudomp, la capitale départementale. Darsalam tient sa célébrité du fait qu’il accueille une communauté de griots. Du point de vue aménagement, toutes les concessions construites en pentes américaines ou en cases rondes sont identiques. Darsalam a la réputation d’être un village calme pour ne laisser place qu’aux notes de kora qui jaillissent des concessions pour envahir la place publique par sa douce mélodie.
Un environnement propice à la réflexion et à la création. En cette journée, les habitants se réfugient sous la véranda des vastes maisons ou à l’ombre protectrice des arbres. Dans la grande maison du chef de quartier, les femmes s’affairent à leurs tâches quotidiennes. Quelques enfants jouent dans la cour alors que les vieux sont assis près de la grande porte de la maison du chef. Quant aux jeunes, ils sont aux abonnés absents. Le chef de village, Cissao Kanté, hume l’air frais du matin qui chatouille son épaisse moustache toute blanche, marchant à pas feutrés. L’âge a pris possession de son corps.
Visage fondu, le vieil homme a déjà soufflé 84 ans de vie. Témoin de l’histoire de Darsalam, il renseigne que le village a été fondé par la famille griotte des Diébaté, pendant que les Gassama officiaient comme imams. Cependant, les Diébaté ont ravi la vedette aux Gassama par leur art de gratter les cordes de leurs koras et le pouvoir de la parole apaisante. De leurs pérégrinations à travers ce qui est la vaste Casamance, les Diébaté ont quitté Kabou Tambato dans la région du Gabou en Guinée-Bissau pour s’installer à Darsalam avec la famille religieuse des Gassama. Mais grâce à la kora, la famille Diébaté, d’ethnie mandingue, a rendu célèbre le village au point que les gens oublient même que cette vieille terre est également celle des marabouts. Aujourd’hui, Darsalam, qui ne comptait que deux familles, s’est agrandi avec ses 3.000 âmes et accueille d’autres ethnies dont des Balantes et des Manjaks.

Dotés d’un comité de sages, ceux-ci régulent la vie du village pour une vie harmonieuse dans une communauté connue comme étant très solidaire pour le bien collectif. Terre d’agriculture Darsalam est également une terre agraire avec une population qui s’active dans l’agriculture et la pêche. Recevant ses hôtes, le patriarche fait venir les sages du village. Parmi eux, le proche du chef de village, Lamine Diébaté. Prolixe, il fait la présentation. « Nous sommes venus ensemble. Nous étions les griots de la famille maraboutique Gassama », a indiqué le sexagénaire aux cheveux poivre et sel. Il confie que son village est réputé pour être le meilleur sur le plan musical, notamment grâce à l’usage de la kora. Il exprime sa fierté d’appartenir à la caste des griots, au service de sa communauté.
Si à une certaine époque, les membres de ce groupe se consacraient exclusivement à la transmission de la bonne parole et l’art de distiller les belles notes de la kora, aujourd’hui, ils s’activent également dans des activités tertiaires. « Notre fonction première est la transmission de la parole et la confection de la Kora en plus de la jouer », dit-il non sans souligner que personne ne joue la kora comme eux. Et comme l’écrivait Djibril Tamsir Niane, « ils sont les sacs à parole », « les sacs qui renferment des secrets plusieurs fois séculaires ». En termes de soutien, ils jugent peu significative l’action du ministère de la Culture qui aurait pu exploiter leur village pour en faire un passage obligé des touristes. « Des Européens séjournaient à Darsalam pour l’apprentissage de la kora. L’État devrait donc nous soutenir pour vendre la destination », évoque Lamine. Sur cette terre de paix à la vie apaisante, la kora constitue le patrimoine et l’identité culturelle du terroir. Pas un seul jeune qui ne puisse tenir la kora, car ayant l’habitude d’en jouer très tôt. « Nous sommes les meilleurs koristes du Sénégal », lance-t-il un brin amusé.
La Kora, patrimoine et identité du terroir

« Il y a un secret dans la kora. Il est exclusivement réservé aux griots. Quelqu’un d’autre peut jouer de la kora, mais il n’aura pas les mêmes effets. Il y a une bataille mystique également derrière cet outil », renseigne le vieil homme. Malade depuis quelques années, Lamine Diébaté ne sort plus du village pour jouer. Malgré son état de santé, il continue de jouer sa passion à l’intérieur de sa vaste concession avec sa nombreuse famille. Dans cette maison de la grande famille Diébaté où tout a débuté, parents et enfants sont sous les nombreux manguiers de la concession. C’est la plus grande famille griotte du village. Sur la grande porte de la concession, l’annonce est assez révélatrice de leur identité. « Création kora… Diébaté counda, Boulicounda », peut-on lire au fronton de la porte. À l’intérieur, femmes et enfants, jeunes et vieux, s’affairent autour des instruments musicaux. La cinquantaine, Nialing Kouyaté s’est mariée à un des membres de la famille des Diébaté. Entourée d’un groupe de dames, elle a entre les mains l’un des instruments en fer, appelé « néo » en mandingue et qui accompagne les notes de la kora. « Il y a beaucoup d’artistes dans le village. Ils bougent beaucoup. Tous nos parents ne font que ça.
On pratique le maraîchage. Mais, dès qu’on nous sollicite, on laisse tout pour partir. On n’attend pas les invitations », dit-elle dans un éclat de rire propre à la joie de vivre des griots. En plus de s’activer dans le maraîchage, les animations culturelles leur permettent de gagner convenablement leur vie en semant partout où elles passent le bonheur. Comme elle, presque toutes les femmes de la famille sont dans l’animation musicale, accompagnant les hommes à travers leurs pérégrinations, notamment au Cap-Skirring.
Darsalam, une belle harmonie

Qui évoque le village de Darsalam, dans le département de Goudomp, pense aussitôt aux virtuoses de la kora. Si sa renommée repose sur ses artistes traditionnels, la localité demeure aussi un bourg profondément religieux, où la maîtrise du Saint Coran est largement répandue. Les griots y seraient arrivés aux côtés de marabouts, dont ils servaient d’intermédiaires en relayant leurs paroles auprès des populations. La famille du chef de village, les Kanté, n’appartient pas à la caste des griots : elle est issue d’une lignée de marabouts, à l’instar des Gassama. Le fils du patriarche, Oustaz Ousmane Kanté, est maître coranique. À la tête de deux « daara » (écoles coraniques), il encadre plus d’une centaine de « talibés » (apprenants) venus du village et des localités environnantes.
« Les familles de griots, de marabouts et les autres habitants vivent en parfaite harmonie. Chacun joue son rôle. J’ai 120 talibés, dont certains sont issus de familles de griots. Nous sommes de bons voisins », affirme le quadragénaire. Il appelle toutefois l’État du Sénégal à accompagner la modernisation des « daara » afin de poursuivre la mission d’enseignement religieux. Selon lui, les maîtres coraniques de Darsalam ne bénéficient d’aucun soutien ni subvention. Les parents des élèves ne cotisent pas, si bien que ces enseignants exercent bénévolement. « Nous n’avons pas de salaire, pourtant nous sommes des éducateurs comme les autres. Nous transmettons le savoir aux enfants », insiste-t-il. Malgré l’absence de case de santé et d’accès à l’eau potable, les habitants disent vivre dignement. Le village dispose néanmoins de l’électricité grâce à la centrale installée par l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Gambie (Omvg).
Samba DIAMANKA (texte) et Assane SOW (photos)


