Au Grand Théâtre national, où elle dévoile « La cour royale de Maam », Maguette Guèye épouse la dramaturgie. Elle est drapée de tradition comme d’une investiture, le port souverain, le sourire d’une limpidité quasi liturgique. La jeune femme s’impose avec cette autorité tranquille qui dispense d’effets. Costumière de cinéma, styliste issue de l’École nationale des arts, elle soustrait le vêtement sénégalais au régime de l’apparat pour l’élever au rang d’archive incarnée, de syntaxe héraldique, de souveraineté textile. Ceux qui l’approchent en conviennent, sans hyperbole : affable sans mièvrerie, d’une rigueur presque ascétique, animée d’une ferveur contenue, d’une probité scrupuleuse et d’un professionnalisme irréprochable.
Senghor lui prêterait la houle et l’hymne ; mais laissez-moi, d’un trait plus nu, vous la dire telle qu’elle est. Maguette Guèye, ou plutôt Maguette « Gaie », comme la rebaptisent ceux que désarme sa lumière, tant sa joie de vivre déborde. « C’est toujours son sourire qui précède le reste », confie El Hadji Malick Mbengue, chef costumier cinéma-audiovisuel-Sénégal.
Au Grand Théâtre, la jeune femme avance comme une aurore vêtue de pourpre. Drapée dans un tissu bazin rouge que traverse, en son centre, une coulée d’argent, telle une cicatrice lumineuse rappelant les routes qu’elle a parcourues, de Saint-Louis à Kédougou, de Matam à Ziguinchor. Pour ne pas dire qu’elle a sillonné l’entièreté du pays, disons plutôt qu’elle en a épousé les latitudes et les silences, qu’elle en a parcouru les provinces comme on feuillette un manuscrit ancien, avec respect, patience et ferveur, afin d’en consigner les gestes, d’en recueillir les savoir-faire et d’en préserver la mémoire textile.
Son « moussor » (foulard), noué avec science, laisse pendre sur son dos un pan de soie grave et souverain. Aux oreilles, les anneaux répondent aux bracelets dans une rime métallique subtile ; au cou, la chaîne trace une ligne d’autorité ; sur le nez, des lunettes impeccablement ajustées découpent le regard. Maguette argumente par son habillement. Chaque étoffe de son vêtement est une thèse contre l’effacement des savoir-faire sénégalais.
De l’intuition enfantine à la discipline savante
Le menton légèrement relevé, la démarche mesurée, elle accueille, le mardi 17 février 2026, les visiteurs de « La cour royale de Maam » avec cette courtoisie grave qui tient à la fois du protocole et de l’hospitalité ancestrale. L’exposition est une scénographie de la dignité. Dans la pénombre savamment orchestrée, des trônes surgissent comme des épiphanies. Les étoffes, bazins, brocards, pagnes lourds d’histoires se déploient en stratifications symboliques.
« Il y a des codes dans le vêtement », énonce-t-elle avec son sourire d’une blancheur presque cérémonielle. Et d’ajouter : « Le vêtement dit le rang, la place dans la communauté, la manière dont on veut être vu. Ce n’est jamais anodin. C’est une histoire plus profonde que l’apparence. »
L’histoire commence pourtant dans la trivialité d’un cahier d’écolière. En classe de quatrième, la native de Dakar esquisse, au revers des pages, des silhouettes rêvées. Elle rhabille ses professeurs d’audaces chromatiques. « Je me disais que j’allais relooker mon prof de Svt », confie-t-elle avec un sourire où affleure encore l’adolescente obstinée.
Ce n’était guère une sinécure. Car il fallut convaincre, négocier, soutenir la légitimité d’un choix perçu comme incertain. « J’ai insisté. J’ai dit à mes parents : c’est ce que je veux faire, le stylisme. Je veux me former pour l’exercer », se rappelle-t-elle, fière comme Artaban. La phrase, prononcée sans emphase, contient toute une éthique : celle de la vocation assumée contre les prudences sociales. Loin d’être un mouton de Panurge, Maguette est libre dans ses choix.
Après son bac, elle réussit le concours d’entrée à l’École nationale des arts. Elle acquiert la rigueur du dessin, la science des volumes, la discipline du patronage. Le passage par la maison de couture de Claire Kane, dès 2006, l’initie à une forme d’ascèse technique. « Dans cet espace, j’ai appris le modélisme, la construction, la précision millimétrique », confie-t-elle. Elle y apprend aussi que le vêtement est architecture.
Mais la créatrice ne saurait se satisfaire de l’exécution. En 2014, elle fonde sa marque « MAGCI ». « Je ne voulais plus travailler pour quelqu’un d’autre », dit-elle, la main droite légèrement posée sur la table. L’année suivante, une collection inspirée des uniformes militaires attire l’attention d’un producteur. Elle bascule alors dans l’univers sériel, devenant costumière sur la saison 2 de « Tundu Wundu ».
La fiction élargit son champ. Elle participe à plusieurs séries, notamment « Playgame » (Canal Première), « Unwanted » (Sky) et « C’est la vie ». En 2021, elle fonde « La Penderie de Maam », projet de reconstitution historique qui explore l’héritage vestimentaire du Sénégal à travers les âges.
C’est pourtant dans le travail de reconstitution historique, pour une production franco-sénégalaise diffusée sur France 3, que se cristallise sa conscience patrimoniale. Il s’agit d’habiller une époque coloniale, de restituer des silhouettes disparues. Elle fouille, collecte, compare. À mesure qu’elle avance, elle mesure l’étendue du manque. « Nous n’avons pas d’archives vivantes », affirme-t-elle, le ton soudain grave.
Une perte : « On a perdu des gestes, des savoir-faire, des symboles. Pourtant, nos ancêtres ont beaucoup écrit, mais à travers les pagnes. » Ce constat, elle le dresse après avoir parcouru le Sénégal. Cette prise de conscience agit comme un séisme intérieur. Dès lors, la mode ne suffit plus ; il faut sauvegarder.
Maguette entreprend de racheter, d’emprunter, de documenter des pièces anciennes : robes transmises, pagnes investis d’une valeur communautaire, étoffes marquées par l’usage. « L’archive ne concerne pas ma famille. Elle concerne tout le monde. Mes filles ne sont pas conscientes de la valeur de ce pagne et ne peuvent donc pas l’archiver. » Ces paroles sont celles d’une vieille dame qui lui a offert un pagne rare datant de près d’un siècle.
Une souveraineté par le fil
Dans « La cour royale de Maam », même si la créatrice s’efforce de maintenir un équilibre, la femme est le centre ontologique. Non pas objet d’ornement, mais sujet de majesté. Une silhouette haute, parée de « pémé » (Ndlr : pierres en cornaline), est volontairement placée au cœur de l’installation.
Interrogée sur cette élévation, elle ne s’esquive pas : « Les femmes ont toujours été les grandes éducatrices dans nos sociétés. Elles ont toujours existé comme communautés. » Son propos ne relève pas d’un féminisme d’importation ; il s’enracine dans une historicité locale. Le pagne, ici, est structure symbolique, espace de dignité.
Le vêtement sénégalais organise une théâtralité du respect. Maguette le sait : l’habillement, au Sénégal, ne relève pas de l’accessoire. Il est inscription sociale, signe de considération, manifestation publique de l’estime de soi. Porter le traditionnel, ce n’est pas céder à la nostalgie ; c’est affirmer une continuité.
« J’ai eu la chance de collaborer avec Maguette. Ce qui m’a profondément marqué, c’est sa rigueur et son énergie. Sa passion authentique pour le patrimoine historique africain se ressent dans ce qu’elle fait. Elle porte une mémoire et raconte une histoire », confie El Habib Kamara, collaborateur dans le cadre de l’exposition.
Ce qui distingue Maguette, au-delà du talent, tient à cette capacité rare de conjuguer l’esthétique et le savoir, le sensible et l’archivistique. Elle ne crée pas seulement. Elle contextualise. Elle restaure des régimes de visibilité : « Ce que nous faisons ici, ce n’est pas juste beau. C’est un langage. »
Maguette nourrit un rêve à la hauteur de son œuvre : ériger un musée baptisé « La Penderie de Maam », un sanctuaire textile dédié à la mémoire, à la transmission et à la majesté vestimentaire sénégalaise.
« Maguette, je la fréquente depuis longtemps, au fil de plusieurs projets menés dans le cinéma sénégalais. D’une humilité rare, elle se distingue par un professionnalisme sans concession. Perfectionniste jusqu’au scrupule, elle traque l’exactitude du détail avec une rigueur presque inflexible », témoigne encore El Hadji Malick Mbengue. La styliste, ajoute-t-il, maîtrise son art avec assurance et, surtout, l’exerce avec une passion sincère qui ne laisse rien au hasard.
La grande styliste Oumou Sy peut désormais se reposer l’esprit serein : la relève est bel et bien assurée. Le travail de Maguette, c’est du grand art.
Adama NDIAYE

