Comédien, metteur en scène, formateur, maître de cérémonie et homme de culture, Pape Faye a traversé plusieurs décennies de la vie artistique et culturelle sénégalaise sans jamais vraiment quitter la scène. Des planches du théâtre aux cérémonies d’État, des salles de spectacle aux studios de radio, il a fait de la parole un art et de la transmission une vocation. À travers ses rôles, ses rencontres et les grandes étapes d’un parcours commencé par un rêve de cinéma se dessine le portrait d’un homme dont la voix est devenue une véritable signature.
On dit qu’un bon portrait exige de saisir autant les traits du visage que ceux du caractère. Mais, pour Pape Faye, le physique est presque superflu. À quoi bon le décrire quand il suffit de tendre l’oreille pour le reconnaître entre mille ? Même le silence ne parvient pas à effacer sa présence. Car Pape incarne les mots, les fait vibrer et leur donne corps. Mais puisque le physique a aussi son mot à dire, Pape Faye ne laisse pas indifférent. Élancé, le teint noir, le sourire largement découvert par des dents blanches, il se tient droit. Ses cheveux, ni trop courts ni trop longs, encadrent un visage où se lit une certaine assurance. Sa démarche est imposante, théâtrale, comme si la scène refusait de le quitter, même lorsqu’il s’en éloigne.
Bien avant de devenir cette voix que l’on reconnaît avant même de voir son visage, Pape Faye voulait être acteur. Jeune homme, il était fasciné par le cinéma, les grands comédiens noirs et la puissance des mots prononcés à haute voix. Aujourd’hui encore, lorsqu’il raconte son parcours, l’homme des cérémonies revient toujours au même point : le théâtre. « À la base, je suis un homme de théâtre et j’y ai consacré toute ma vie ». La phrase sonne comme une profession de foi. Chez Pape Faye, le théâtre est le socle. Il avait pour modèles Douta Seck et Sidney Poitier. Il observait ces acteurs noirs qui occupaient l’écran et s’imaginait, lui aussi, un jour sous les projecteurs.
« Je ne sais pas pourquoi je suis devenu maître de cérémonie »
Après le baccalauréat, il doit choisir entre l’université et le conservatoire. Il finit par opter pour la scène. « J’y voyais la possibilité de prolonger mes études tout en me rapprochant de cet univers qui m’attire depuis l’enfance », explique-t-il. Il complète ensuite sa formation au Centre de linguistique appliquée de l’Université de Dakar, où il se perfectionne en linguistique et en diction. Une formation qui, avec le recul, semble avoir été taillée pour celui qui fera plus tard de la voix son principal instrument.
Mais le jeune comédien ne se contente pas d’apprendre à jouer. Il cherche aussi à comprendre l’humain. Au Centre de linguistique et de documentation, puis auprès du service psychiatrique de l’hôpital de Fann, il participe à des travaux de recherche en psychothérapie traditionnelle avec le professeur Henry Collomb, figure majeure de la psychiatrie au Sénégal et proche de Léopold Sédar Senghor.
Le jeune homme s’intéresse notamment au « ndeup » et aux manifestations rituelles, à la manière dont la maladie mentale se manifeste ainsi qu’à la place qu’occupent les croyances et les pratiques culturelles dans la prise en charge de la souffrance psychique. Puis vient la scène théâtrale, la vraie, celle des grands textes et des grands auteurs. Aimé Césaire et « Une tempête ». « La Création selon les Noirs », d’Abdoul Anta Ka. Plus tard, « La Tragédie du roi Christophe ». Des œuvres exigeantes. « J’étais obligé de travailler ma voix, mon corps, mon intelligence du personnage », confie-t-il.
Pape Faye se forge ainsi une identité artistique et sa voix commence à être remarquée. Au conservatoire, le professeur Abdoulaye Farba Sarr, chroniqueur politique à la radio et époux de la journaliste Nicole Sarr, repère chez lui une puissance vocale singulière. « Il m’invitait à participer à ses émissions à la Rts », explique le comédien. Chaque semaine, il rejoint les studios. La radio devient pour lui une autre forme de théâtre. Il découvre ces émissions où les voix suffisent à créer des personnages et des décors. « C’était comme du cinéma à la radio », résume-t-il. Il comprend alors que sa voix peut devenir une identité. La sienne sera bientôt reconnaissable entre mille.
Puis survient une nouvelle casquette, celle de maître de cérémonie, presque par accident. « Je ne sais pas pourquoi je suis devenu maître de cérémonie ». Mais le hasard n’explique pas tout. Sa stature de comédien, son aisance scénique et surtout cette voix qu’il décrit comme une voix « que Dieu a placée en moi » finissent par faire de lui une figure incontournable des grandes manifestations.
Il commence sous Abdou Diouf, puis Abdoulaye Wade, avec lequel il change d’échelle. Il anime des cérémonies culturelles, politiques et scientifiques. Le président Wade lui-même fait régulièrement appel à lui. Il lui confie notamment des responsabilités autour de l’hymne de la Renaissance africaine. Il collabore également avec Macky Sall. De la scène aux cérémonies d’État, le chemin paraît immense. Pour lui, pourtant, le fil n’a jamais été rompu. Il continue de jouer.
L’homme des Présidents
Mais derrière l’homme de théâtre se dessine également un pédagogue habité par le souci de transmettre. Avec Souleymane Ndiaye, il fonde la compagnie Zenith’Art, avec pour ambition « d’ouvrir des perspectives aux jeunes qui font leurs premiers pas dans le métier ».
Depuis trois ans, Pape Faye met aussi son expérience au service des étudiants en journalisme du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, où il s’emploie notamment à affiner leur diction et à façonner leur expression orale. Aïssatou Kanté Savané, étudiante en première année, voit en lui un formateur d’exception, dont les qualités humaines sont indissociables de l’exigence professionnelle. « Ce que je retiens de Pape Faye, c’est qu’il est un excellent formateur. Il est passionné par son travail, très intelligent et profondément humain », confie-t-elle.
Étudiant en deuxième année, Mamadou Laye Dièye est, pour sa part, marqué par la singularité d’une voix qu’il avait découverte bien avant de rencontrer son propriétaire dans les salles de cours du Cesti. « C’est une voix unique au Sénégal que nous avons découverte bien avant à travers les ondes publicitaires », témoigne-t-il. Il évoque notamment cette formule solennelle, « sous le haut patronage de Son Excellence Monsieur Macky Sall », dont la seule énonciation suffit, selon lui, à captiver l’auditoire jusqu’au dernier mot.
Cette maîtrise vocale, devenue sa signature, constitue aussi l’un des principaux enseignements qu’il s’attache à transmettre à ses étudiants. Pape Faye entend faire d’eux de grands orateurs, à la hauteur des exigences de leur futur métier.
Cette vocation de passeur de savoirs s’inscrit dans un parcours également jalonné de distinctions internationales, qui viennent saluer son engagement en faveur des arts et des lettres. En août 2025, à Constanța, en Roumanie, à l’occasion d’un symposium consacré notamment à la paix, au dialogue interculturel et au pouvoir fédérateur de la poésie, Pape Faye est nommé membre titulaire de l’Académie Tomitana. Il y reçoit également le Prix de l’art dramatique et la Couronne d’Ovide. Un an plus tard, le 17 août 2026, à Bucarest, une nouvelle distinction vient saluer son parcours. L’Académie Tomitana lui décerne le prix Mihai Eminescu pour les arts et les lettres.
Pape Faye est finalement difficile à enfermer dans une seule définition. Comédien, poète, écrivain, directeur artistique, défenseur du théâtre, médiateur culturel, maître de cérémonie… Ces fonctions racontent toutes l’histoire d’un homme qui a compris très tôt que la parole pouvait être un art et qu’une voix, lorsqu’elle est travaillée, portée et mise au service des autres, peut finir par devenir une signature. Alors, lorsqu’il parle de cette voix, il y voit un don. Une voix « offerte par Dieu ».
Yaya SOW

