Il y a des édifices qui, du fait de leur fonction passée, réveillent des souvenirs douloureux. Ils sont souvent associés à la domination, la souffrance, l’humiliation, etc. L’École professionnelle spéciale (Eps) de Carabane en est un. Construit sur les vestiges d’une ancienne maison de commerce recyclée et qui portait encore les traces du trafic clandestin d’esclaves, ce centre destiné « à la formation morale et professionnelle des mineurs » a vu plusieurs de ses pensionnaires brimés. L’isolement géographique en est une illustration parfaite.
Au bout de 40 mn de pirogue à travers les bolongs, l’île de Carabane se dévoile. Ce banc de terre de près de 57 km², posé sur l’estuaire du fleuve Casamance, est couvert par la mangrove et peuplé d’espèces vivaces de grandes tailles comme le fromager, le baobab, le palmier, le manguier, etc.
À l’intérieur du village, un bâtiment en ruine de style colonial se dresse avec ses murs en briques autobloquantes rouges à l’origine, mais noircis par le temps. Il suscite la curiosité des visiteurs.
Ancien comptoir commercial français
« C’était un centre de redressement pour les mineurs qui se rebellaient contre le système colonial », souffle notre guide à voix basse, le sourire en coin, comme s’il ne voulait pas être entendu. Depuis longtemps, la vocation de cette structure a été sujette à interprétation.
S’il s’agit pour les uns d’une prison pour des résistants à la domination, pudiquement appelée « école spéciale », pour d’autres, c’était bien un lieu d’apprentissage de métiers comme la menuiserie, la maçonnerie, etc., à des jeunes « délinquants ».
La toiture de l’édifice n’a pas pu supporter le poids de l’âge. Elle a fini par céder. Seuls les murs extérieurs et le carrelage tiennent encore. Des pans importants de ce qui constituait les chambres des « détenus » ou « apprenants » se sont effondrés.
Toutefois, la structure murale des lits est encore visible. Les tables de coupe de menuiserie aussi. Selon plusieurs témoignages concordants, Carabane est une ancienne esclaverie, le premier comptoir commercial français et la première capitale administrative de la Casamance, jusqu’en 1904.
« Notre village est un ancien comptoir commercial qui a été par la suite transformé en camp de redressement pour des mineurs en proie à la délinquance qui venaient de tous les pays de l’Afrique occidentale française », renseigne le chef du village, Moussa Gueye, petit-fils de Birama Gueye, un célèbre chef d’escale et interprète, devenu le trait d’union entre les Français et les populations autochtones de la Basse-Casamance. Pour M. Gueye, le choix de Carabane pour abriter ce centre de redressement n’était pas fortuit.
« C’était stratégique. Nous sommes dans une île, un endroit où il est très difficile d’échapper. Une fois dedans, c’est fini, surtout à cette époque », soutient-il. Les ruines de cet édifice entretiennent encore aujourd’hui de douloureux souvenirs de l’enfance maltraitée.
« Il se racontait que les jeunes qui étaient amenés dans ce centre étaient des délinquants qu’il fallait redresser et à qui il fallait donner une seconde chance dans la vie. C’était en tout cas la version officielle. Il y avait même des ateliers de menuiserie, de maçonnerie, etc. Certains formateurs étaient même issus du village, malheureusement, ils sont aujourd’hui tous décédés. Mais les récalcitrants étaient sévèrement punis », rapporte Moussa Gueye.
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Amath Mbaye, un autre notable du village, estime, lui, que contrairement à ce qui se raconte souvent, le centre n’était pas une prison, mais un lieu d’apprentissage et de redressement.
« Après l’épidémie de fièvre jaune de 1925, l’île a été abandonnée. C’est deux ans plus tard, en 1927, que l’École professionnelle spéciale (Eps) y a été érigée pour apprendre aux enfants délinquants de l’Afrique occidentale française un métier. Il y enseignait la menuiserie, la maçonnerie, etc. Les enfants y sortaient même avec un diplôme », loue M. Mbaye, qui se dit « diola, pur et dur ».
Dans son rapport de stage d’administration coloniale à l’École professionnelle spéciale (Eps) de Carabane, Claude Marais, ancien étudiant à l’École nationale de la France d’outre-mer (Enfom), écrit le contraire.
« À sa sortie, je ne crois pas qu’un élève puisse se prétendre menuisier ou forgeron. Durant sa détention, il n’a pas appris grand-chose, peut-être à se servir de quelques outils, et encore, que deviendra-t-il à sa sortie ? Quel patron en voudra ? Le problème est angoissant », écrit-il.
Dans son document, il a mentionné que la création de cette institution disciplinaire est une conséquence lointaine de l’application du décret du 27 avril 1848 qui abolit l’esclavage.
« Car, ajoute-t-il, faute de structures publiques d’assistance des mineurs affranchis, ces derniers, qui constituent alors une part importante de la population servile, tombent dans la délinquance et se retrouvent souvent dans les prisons de la colonie. »
Selon lui, l’augmentation constante de cette population juvénile dans l’univers carcéral inquiétait l’administration coloniale, préoccupée aussi par la prise en charge des enfants abandonnés ou presque issus d’Européens, de Métis voire de Noirs.
Enfants abandonnés
« Les réflexions pour le contrôle et la gestion de cette marginalité juvénile urbaine aboutissent à la décision de créer une école pénitentiaire. Les premières expériences d’établissement de redressement moral par un traitement répressif sont tentées à Richard-Toll (1902) puis à Bambey (1916-1927) sans succès », a expliqué Claude Marais.
C’est ainsi, note-t-il, qu’à partir des propositions de réforme de l’appareil pénitentiaire émises par les services centraux, le lieutenant-gouverneur du Sénégal, par arrêté nᵒ 2406 du 20 septembre 1927, crée à Carabane la première maison spécialisée d’éducation pénitentiaire dénommée École professionnelle spéciale (EPS).
De nos envoyés spéciaux Amadou Maguette NDAW, Ndiol Maka SECK (textes) et Abdou Khadir SECK (photos)

