À Guet Ndar, le changement climatique et le démarrage de l’exploitation du gaz ont profondément bouleversé le quotidien d’un peuple dont l’eau constitue l’unique horizon.
Source nourricière, la mer est aussi une menace pour Guet Ndar. L’érosion côtière a profondément transformé la Langue de Barbarie. L’Agence française de développement (Afd) rappelle que plusieurs centaines de mètres de littoral ont disparu à Guet Ndar en quelques années et que l’ouverture de la brèche de Saint-Louis en 2003 a accentué les dynamiques d’érosion et de submersion.
Des maisons ont été détruites. Des familles ont été déplacées. Certains habitants ont rejoint des sites de relogement éloignés de leur environnement traditionnel. Mais le lien avec Guet Ndar reste ombilical.
« Même les personnes qui ont été déplacées à cause de l’érosion côtière reviennent toujours », explique El Hadji Makhou Sène.
Le quartier reste leur point d’ancrage. Le professeur Abdoulaye Sène, auteur de l’ouvrage « Les pêcheurs de Guet Ndar », observe-lui aussi cette transformation.
Il rappelle que la pêche pratiquée à Guet Ndar était initialement une pêche fluviale avant de se tourner progressivement vers la mer, notamment à partir du 19e siècle. Cette évolution a contribué à faire des Guet-Ndariens des professionnels de la mer et des pêcheurs migrants parcourant les côtes à la recherche de ressources.
Aujourd’hui, les pirogues doivent encore aller plus loin.
« Pour avoir du poisson, il faut aller de plus en plus en profondeur. Il faut aller de plus en plus en haute mer », constate Mamadou Sarr.
Dans le passé, les pêcheurs pouvaient trouver du poisson à proximité.
Beulbeu, la brèche de la mort
Aujourd’hui, les pêcheurs de Guet Ndar vont en Mauritanie, en Gambie ou dans d’autres espaces de la sous-région pour chercher ce que les eaux locales offrent de moins en moins. Une recherche universitaire consacrée aux pêcheurs migrants de Guet Ndar décrit justement cette mobilité comme une caractéristique majeure de cette communauté, développée dans un contexte de dégradation des ressources marines et de recherche permanente de nouveaux territoires de pêche.
Mais cette mobilité a un prix. Plus on va loin, plus les risques augmentent.
« La pêche est une activité extrêmement difficile. Elle demande du courage et de la générosité dans l’effort », explique Mamadou Sarr.
Les accidents en mer, les intempéries, les conflits d’usage et les rencontres avec les navires industriels font désormais partie des inquiétudes quotidiennes.
Pour les jeunes, l’image du métier s’est également dégradée.
« Les jeunes d’aujourd’hui ne sont plus attirés par le métier. Ce n’est plus comme avant », regrette le jeune pêcheur.
Certains se sont reconvertis dans d’autres activités. D’autres rêvent d’émigration. La crise de la pêche devient ainsi une crise sociale.
À ces difficultés s’ajoute aujourd’hui la question de la brèche appelée localement « Beulbeu » (embouchure). Dans la mémoire des habitants, cette ouverture dans le cordon littoral a profondément modifié les rapports entre le quartier, le fleuve et la mer.
Pour les populations, ses conséquences se traduisent par l’engloutissement de d’environt huit hectares de terres mais aussi dans les déplacements, dans les conditions de pêche, dans la sécurité et dans l’organisation quotidienne des activités.
À Guet-Ndar, cette brèche a bouleversé les itinéraires, fragilisé les espaces de travail et accentué la vulnérabilité d’une communauté déjà confrontée à l’érosion.
De l’eau dans le gaz
On parle de plus de 500 pêcheurs engloutis dans ce gouffre ouvert en 2003 pour lutter contre les inondations à Saint-Louis. À Guet Ndar, chaque famille a été endeuillée par cette brèche.
C’est pourquoi « Beulbeu » fait partie des mots qui reviennent lorsqu’on évoque les défis actuels du quartier. La mer, autrefois source de prospérité, est devenue aussi une source d’inquiétude.
Avec le démarrage de l’exploitation du gaz au large de Saint-Louis, la mer est devenue un espace partagé avec les installations, les navires et les périmètres de sécurité.
Une étude sectorielle consacrée aux impacts du projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (Gta) sur Guet Ndar et la Langue de Barbarie indique que 99% des personnes enquêtées évoquent une réduction des superficies accessibles à la pêche, soit une perte d’environ 3,24 km2 de zones de pêche potentielles, dont 1,6 km2 au Sénégal.
Fama Sarr, secrétaire générale adjointe du Clpa de Saint-Louis, a été impliquée dans la communication auprès des pêcheurs lors des recherches sismiques.
« Nous étions chargés de faire la communication au niveau des pêcheurs pour les informer de ce qui les attendait par rapport à ces recherches », raconte-t-elle.
Les itinéraires ont changé. Les zones accessibles ont diminué. Et les femmes, une fois encore, se retrouvent au bout de la chaîne.
« Les femmes transformatrices sont les premières à être affectées », affirme-t-elle.
En tant que représentante des femmes au sein du Clpa, elle demande une implication réelle des communautés dans les décisions concernant leur espace maritime.
« On nous convie à des réunions, on nous demande ce que nous en pensons. Mais en retour, quand il s’agit de faire des réalisations, nous ne sommes même pas au courant de ce qui se passe », dénonce-t-elle.
Puis elle formule une phrase devenue le fil conducteur de son combat : « Ce que vous faites pour moi, sans moi, vous le faites contre moi ».
Pour Guet Ndar l’équation est encore plus compliquée.
« Il faut en tout cas faire une concertation la plus large possible, pour qu’on ait une souveraineté sur notre espace maritime », le sociologue Abdoulaye Sène.
Il appelle à déterminer qui pêche, où et dans quelles limites. Car aujourd’hui, la pirogue ne navigue plus dans un espace exclusivement réservé à la pêche artisanale.
Elle doit composer avec les chalutiers, les navires industriels, les installations liées aux hydrocarbures et les contraintes environnementales.
La Langue de Barbarie, elle-même, est devenue un territoire vulnérable. L’Agence française de développement souligne que Saint-Louis figure parmi les zones particulièrement exposées à l’érosion côtière et aux submersions marines.
Pour les habitants, cette menace n’est pas abstraite.« La mer est notre terre », résume Mamadou Sarr dans une belle formule, voulant dire par là que la mer représente pour ma famille ce que la terre représente pour le paysan.
Lui, comme Fama Sarr, souhaite que les revenus issus des hydrocarbures puissent davantage contribuer à l’adaptation des communautés affectées, à la reconversion et à la modernisation de la pêche artisanale.En effet, comme le résume Pape Samba Sow, l’eau reste l’unique pour les habitants de Guet Ndar.

