Kahone, situé à quelques 7 kilomètres au nord-ouest de la région de Kaolack, était autrefois la capitale du royaume du Saloum. Cette ville possède un riche patrimoine culturel. Aujourd’hui, elle détient encore ce qui fait l’essence de son histoire, les Junjungs, et abrite des sites historiques comme le Gouy Ndiouli, aujourd’hui couché mais toujours debout à travers la voix de ses habitants, témoin de l’histoire. Le tambour-major Mbagnick Faye nous fait voyager au cœur de cette capitale historique du Saloum, où le passé continue d’éclairer le présent.
Selon Mbagnick Faye, le Gouy Ndiouli renferme deux histoires :L’une des histoires les plus marquantes de la région est associée à une journée spéciale appelée le « Dimanche de Guinjouli » (ou Gouy Ndiouli).
D’après lui, l’origine de cette journée repose sur un conflit survenu un dimanche entre un père, Macodou (originaire du Cadior et grand chef Garmi), et son fils, Samba Laobé. Samba Laobé était un noble Guelwar accompli, né d’une mère originaire de Kahone. Ainsi, il possédait une noble lignée aussi bien au Cadior qu’au Saloum.

À cette époque, poursuit Mbagnick Faye, le trône du Saloum n’avait pas de souverain noble pur pour régner. Les dignitaires se rassemblèrent pour trouver un roi et déclarèrent : « Le pouvoir doit revenir à un noble (Guelwar), il faut un roi qui monte sur le trône. » Estimant que Samba Laobé était encore très jeune, ils décidèrent d’aller chercher son père Macodou au Cadior pour l’introniser, car celui-ci avait engendré un noble Guelwar au Saloum.
Cependant, selon ce que rapporte Mbagnick Faye, lorsque les émissaires du Saloum arrivèrent au Cadior pour discuter avec Macodou, ce dernier refusa catégoriquement en leur répondant :
« Entre le trône et le pouvoir du Cayor ou celui du Saloum, mon choix est fait pour le Cayor. »
Les émissaires repartirent avec un immense regret et une profonde déception, car ils espéraient qu’il accepterait de régner sur le Saloum tout entier. Face à ce trône vacant, toujours dans le récit de Mbagnick Faye, les gens du Saloum se réunirent de nouveau et décidèrent d’élire le jeune fils, Samba Laobé, bien qu’il ne fût encore qu’un enfant (un jeune homme).
Entre-temps, au Cadior, l’espoir de Macodou de régner s’éteignit, car le moment était venu d’y élire quelqu’un d’autre. N’ayant plus d’option, il se rabattit sur la proposition du Saloum qu’il avait pourtant rejetée. Il déclara alors à son fils Samba Laobé :
« Je vais venir accepter la couronne qu’on m’avait proposée à Kahone. »
Samba Laobé lui répondit :« Attends donc que j’en discute avec mon camp [la population de Kahone], car les gens de Kahone m’ont déjà intronisé. »Macodou lui rétorqua :
« Ah oui ? Dans ce cas, je vais venir le chercher, car après tout, c’est moi qui t’ai engendré et tu n’es qu’un enfant. »
Cependant, explique le tambour-major, la population du Saloum avait déjà averti Samba Laobé : « Si ton père osait venir réclamer le trône à Kahone, il sera accueilli par des balles et une opposition rude, afin qu’il sache qu’aucun pouvoir ne lui serait remis. » Se sentant soutenu et poussé des ailes, Samba Laobé prit son courage à deux mains et se tint face à lui aux côtés des gens du Saloum.
Selon Mbagnick Faye, les habitants s’étaient préparés au combat et ont vaincu Macodou. Ce dernier est reparti déçu, ses espoirs totalement brisés, sans avoir trouvé la moindre satisfaction, ni à son arrivée ni à son départ. C’est cet affrontement qui a donné son nom au « Dimanche de Gouy Ndiouli ».
Le lieu-dit « Gouy Ndiouli »
Outre cet événement historique, précise le tambour-major Mbagnick Faye, Gouy Ndiouli désigne également l’endroit où les hommes envoyaient leurs enfants pour la circoncision.
Les jeunes circoncis pouvaient y être au nombre de 100 ou 200. Avant le départ, une assemblée était organisée où tous les parents assuraient la préparation. D’après Mbagnick Faye, c’est à Gouy Ndiouli que les jeunes faisaient leur retraite rituelle et restaient au moins un mois entier ou plus.
L’histoire des Junjungs : un tambour hors du commun
Selon le tambour-major Mbagnick Faye, le Junjung n’est pas un tambour ordinaire. Il ne faut pas le confondre avec les tambours de danse : par exemple, bien que le chanteur Youssou Ndour chante « Jungjung ya ca Sine », il n’y avait pas de Junjung au Sine. Ce que l’on y trouvait, selon les dires du tambour-major, ce sont des tambours légués par le commandant de cercle à l’époque coloniale pour le roi du Sine, que les gens ont appelés « Junjungs ».
Le Junjung authentique réside à Kahone et possède sa propre histoire mystique, affirme le tambour-major. On ne l’utilise pas pour faire danser la foule ; c’est un instrument précieux réservé exclusivement au chant et à la bravoure.
L’origine du Junjung et Konta Kamara
D’après le récit de Mbagnick Faye, l’histoire remonte à un noble guerrier (Guelwar) nommé Konta Kamara. En raison de rivalités entre nobles, il avait émigré depuis le Gabou pour s’installer dans le Saloum. Grand chasseur, Konta Kamara possédait ce Junjung dans lequel étaient incorporés tous ses fétiches (xërem) et son pouvoir mystique.
Arrivé avec 20 à 30 chiens, raconte Mbagnick Faye, il s’installa dans la forêt de Laghem, à l’intérieur d’un baobab si grand et creux qu’il ressemblait à une pièce ou une maison. Lorsque ses chiens partaient chasser, ils tuaient le gibier et ne le mangeaient tant qu’ils n’entendaient pas le Junjung résonner. Mais dès que le son du Junjung retentissait au loin, les chiens se retrouvaient comme hypnotisés. Grâce à son savoir mystique, il les maîtrisait parfaitement et ils lui obéissaient comme des esclaves : ils revenaient tous immédiatement au baobab en apportant l’intégralité du gibier capturé.
C’est cette grande tradition du Junjung royal qu’on entendait résonner au milieu de la nuit ou en plein milieu de la journée, selon le tambour-major.
Lat Mingué, Walbumi et la découverte du Junjung
À cette époque, indique Mbagnick Faye, deux frères nés de la même mère, Mingué Ndour, et du même père, Djelene (Djelene bou ñoul du Djolof, de la même lignée que Djelene Ndiaye et Albouri Ndiaye), régnaient sur la région :
Lat Mingué (de son vrai nom Layti Ndiaye, surnommé Layti bu Mingué / Latmingue) régnait sur la province de Laghem.
Walbumi (surnommé Walbumi Gueynako, maître de « Borom bou namé junjung Lakkeday ») siégeait sur le trône de Kahone.
En entendant le son mystérieux résonner depuis la forêt, poursuit le récit de Mbagnick Faye, Leyti, roi de Laghem, y envoya son griot, Baro Mbathie Ndiaye (surnommé Mbathie Ndiaye). Baro Mbathie chercha longtemps jusqu’à trouver le baobab où logeait Konta Kamara. Cet endroit était si dangereux que même un lion n’osait s’en approcher à cause des chiens. En voyant les chiens aboyer, Baro Mbathie, en bon émissaire, fit un geste mystique : les chiens eurent mal au ventre et se jetèrent au sol.
Baro les dépassa et salua Konta. Étonné, Konta lui demanda qui il était. Il répondit qu’il était Baro Mbathie Ndiaye. Konta lui dit alors :
« Tu es un vrai guerrier ! Qu’as-tu fait à mes chiens ? »
Baro répondit que ce n’était pas important et que les chiens s’en remettraient dès son départ. Konta lui demanda alors ce qu’il faisait dans cette forêt. Baro lui expliqua :
« Ce tambour accroché là, on dirait que c’est le son que l’on entend depuis cette forêt. »
Konta lui fit savoir :
« On ne bat pas ce tambour pour des danses ou des chants ordinaires. Tous mes fétiches (xërëm) ainsi que mes chiens sont ici, dans ce tambour. Quand mes chiens partent à la chasse, tant qu’ils n’entendent pas le son du Junjung résonner, ils ne me ramènent pas le gibier. »
Stupéfait, Baro répondit : « Ah bon ? », ce que confirma Konta. Baro lui expliqua alors son rôle, rapporte le tambour-major :
« D’accord. Moi, j’ai été envoyé par le roi du Laghem (Bour Laghem). Il m’a dit que si je trouvais le propriétaire du tambour, je devais l’emmener avec moi auprès de lui. »
Konta ne refusa pas de le suivre, mais précisa qu’il ne pouvait pas venir dans l’immédiat. Baro Mbathie retourna auprès du roi et lui rapporta :
« Je suis allé jusqu’à trouver celui qui détient ce tambour. Il l’a accroché sur un baobab. »
Le roi lui demanda pourquoi il n’était pas revenu accompagné du chasseur. Layti demanda donc à Baro Mbathie de retourner dans la forêt pour négocier avec Konta afin qu’il vienne s’installer au village. Baro s’y rendit une deuxième fois, puis une troisième fois accompagné du roi Layti en personne pour le convaincre.
La tentative fut un succès : une fois Konta installé dans le village, on lui offrit une femme, poursuit Mbagnick Faye.
Le transfert à Kahone et le Gamou de Kahone
Au début, explique le tambour-major Mbagnick Faye, les griots utilisaient les Junjungs pour réveiller le roi Layti Madjiguene à Laghem. Par la suite, Layti fit sculpter plusieurs autres Junjungs du même genre. Puis, il décida de transférer l’ensemble des Junjungs à Kahone, chez son frère Walbumi qui y régnait. C’est ainsi que les Junjungs ont été définitivement conservés à Kahone pour être battus en l’honneur de Walbumi.
C’est cet événement qui a engendré la création du « Gamou de Kahone », conclut Mbagnick Faye. Voyant les marabouts organiser leur Gamou, les ceddo (guerriers) se sont dits qu’ils allaient faire de même. Par la suite, chaque roi qui régnait à Kahone y organisait son propre Gamou. C’est de là qu’est venue la célébration traditionnelle du Gamou de Kahone, selon le récit du tambour-major Mbagnick Faye.
Fatou NGOM (Stagiaire)


