Invité au rendez-vous de Moscou des 28 et 29 octobre, le Sénégal pourrait y explorer de nouvelles perspectives de coopération. Mais les promesses devront être examinées à la lumière des capacités de financement russes, alors que la guerre en Ukraine mobilise une part considérable des ressources publiques.
Investissements, énergie, industrie, sécurité alimentaire : le troisième sommet Russie–Afrique affiche de grandes ambitions économiques. Le Centre culturel russe Kalinka a déjà annoncé une délégation d’entrepreneurs sénégalais, sans préciser publiquement les entreprises ni les projets concernés.
Une invitation, des ambitions et des questions concrètes
Pour Dakar, la diversification des partenaires doit surtout servir des objectifs identifiables : développer la production nationale, transformer davantage de ressources sur place et renforcer les compétences sénégalaises. Le nombre de signatures ne suffira pas à mesurer les progrès accomplis. Les observateurs du sommet devront donc distinguer les déclarations politiques, les protocoles exploratoires, les contrats financés et les investissements effectivement engagés. Additionner ces catégories dans un même bilan donnerait une image trompeuse des retombées économiques.
Le Sénégal dispose déjà de réalisations solides auxquelles seront comparées les nouvelles propositions russes. Cofinancée notamment par la Banque européenne d’investissement, à travers un prêt de 100 millions d’euros, et par la Banque africaine de développement, l’usine d’eau potable de Keur Momar Sarr 3 a contribué à améliorer l’approvisionnement d’un million d’habitants de Dakar. Les offres présentées à Moscou devront répondre à cette même exigence de services rendus, de coût et de pérennité.
Des promesses à confronter aux priorités budgétaires russes
La question des moyens mérite une attention particulière. Selon les documents budgétaires examinés par Reuters, Moscou prévoit 203 milliards de dollars de dépenses de défense en 2027. Ce montant dépasse de 27 % la programmation antérieure pour cette même année Dans son analyse publiée le 2 octobre, l’économiste Alexandra Prokopenko estime que la défense représente environ 35 % des dépenses fédérales prévues pour 2027. La proportion atteint 44 % en ajoutant la sécurité intérieure et les forces de l’ordre.
Les arbitrages budgétaires russes touchent aussi l’économie civile. Reuters rapporte que la rubrique budgétaire « économie nationale », qui comprend notamment les infrastructures et des soutiens sectoriels, doit diminuer de 7,4 % en 2027. Les dotations à l’éducation et à la santé sont également revues à la baisse par rapport au plan initial.
Ces chiffres ne démontrent pas que la Russie serait incapable de financer des projets intéressants en Afrique. Les entreprises, les banques et l’État disposent de ressources distinctes. Ils montrent cependant que les annonces du sommet interviendront dans un contexte de fortes priorités concurrentes.Dès lors, chaque promesse devrait appeler les mêmes questions : qui finance, avec quels fonds, selon quel calendrier et sous quelles garanties ? Un crédit destiné à acheter des équipements russes n’a pas les mêmes retombées qu’un investissement développant des fournisseurs locaux. Pour le Sénégal, ce sont ces différences qui comptent davantage que le montant affiché.
Des expériences récentes qui justifient la vigilance
Les difficultés rencontrées par d’autres partenaires de Moscou invitent enfin à examiner les conditions concrètes des accords. Le 7 octobre, la Russie fut contrainte d’annuler une livraison de 20 000 tonnes d’huile de tournesol à l’Inde après des dommages aux infrastructures portuaires de la mer Noire. Au Bangladesh, les sanctions entravant les transactions avec les banques russes entraînent des difficultés dans le remboursement des prêts de la centrale de Rooppur. Pour nos hypothétiques partenariats, vérifier les circuits de livraison et de paiement avant de s’engager sera essentiel.
D’autre part, l’ambition diplomatique russe doit également être rapprochée de son poids économique réel. En juillet 2024, le ministère sénégalais de l’Industrie et du Commerce rappelait que la Russie contribuait pour moins de 1 % aux investissements directs étrangers dans le pays, et que plus de 70 % du commerce russo-africain se concentre sur l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et l’Afrique du Sud.
Le sommet devra donc être apprécié au-delà du discours russe sur la multipolarité, la souveraineté et la solidarité avec le Sud global. Ces thèmes peuvent trouver un écho légitime au Sénégal, mais ils ne constituent pas en eux-mêmes une garantie de bénéfices économiques. Pour Dakar, diversifier ses partenaires suppose de conserver la même exigence envers chacun : des financements accessibles, des emplois durables, des compétences transférées et une valeur ajoutée conservée dans le pays. L’autonomie que revendique le Sénégal se mesure aussi à sa capacité de décliner une offre dont les retombées ne seraient pas à la hauteur des engagements demandés.


