Au Sénégal, l’escrime fait très peu partie du décor sportif. Peu connue, peu documentée, elle ne figure même pas dans le vocabulaire des journalistes sportifs. Pourtant, depuis 2004, le pays s’est toujours qualifié aux Jeux olympiques et a fourni des champions d’Afrique. La fédération sénégalaise d’escrime n’existe, elle, que depuis 2018. Auparavant, le sport vivait à travers un Comité national de relance et de promotion (CNRP), mis en place en 1997.
Il est un peu plus de 11 heures. Le soleil fait sa loi : prenez garde à ses coups de chaud. Après une quinzaine de minutes de marche depuis la station BRT de Hyacinthe Thiandoum, les fleurs qui bordent le stade Léopold Sédar Senghor soufflent un vent frais et parfumé. Après s’être présenté, on entre. Le stade se prépare à accueillir un match de barrage de la Ligue des champions africaine. Dans cette enceinte en pleine préparation, certains s’entraînent déjà. Des samouraïs, pourrait-on croire en entendant de loin leurs sabres s’entrechoquer.
Mamadou Sy, lui, est dans une salle à gauche, sur le couloir qui mène à la salle d’armes. Deux dames s’activent sur des ordinateurs dans la première pièce. L’une se lève, va demander, puis revient. « Vous pouvez aller le voir », dit-elle en se réinstallant sur sa chaise.

Mamadou Sy est le secrétaire général de la fédération sénégalaise d’escrime. Le cou courbé, les yeux rivés sur son écran, il enfonce les touches de son clavier l’une après l’autre. À quelques sauts de kangourou de là, les athlètes manient leurs armes en vue des JOJ. Leur préparation s’est faite par étapes. « Nous étions dans une logique d’avoir 36 athlètes. Il y a eu des sélections au fur et à mesure que nous nous approchions des Jeux. De 36, nous sommes arrivés à 12 escrimeurs. Parmi ces 12 jeunes, 6 participeront aux Jeux olympiques de la jeunesse. L’autre moitié sera constituée de sparring-partners », détaille-t-il.
Partis en Chine, ils sont rentrés jeudi dernier (15 octobre 2026) après « une préparation de 60 jours », précise le secrétaire général. C’est la deuxième fois que les athlètes s’y rendent dans le cadre de leur préparation. Lors des JOJ, un garçon et une fille représenteront le Sénégal dans chacune des trois disciplines : fleuret, sabre et épée. Soit six escrimeurs au total.
Mamadou Sy est par moments interrompu par les athlètes. Une fille, puis un garçon, viennent lui donner leurs mensurations d’équipement. « Je dois les noter et les envoyer au plus vite », dit-il au jeune homme. « Pour les gants, 8,5 fera l’affaire », répond celui-ci.
« On s’est beaucoup préparé en Chine »
Pour Mamadou Sy, les principales difficultés du sport tiennent au matériel : « Les équipements sont très coûteux et on ne peut pas en trouver au Sénégal. On est obligé de les acheter à l’étranger, en Chine ou en France. »
Les explications terminées, place à l’observation. Il conduit le visiteur vers la salle d’entraînement. À la porte, le sensei Yatma Lô, silhouette immense et d’une envergure titanesque, discute avec un membre du staff de la fédération. Mamadou Sy salue le maître de karaté, puis lance aux jeunes escrimeurs : « Connaissez-vous ce monsieur ? » Ils ne le connaissent sans doute pas. Leurs visages se lèvent, comme pour chercher le regard du géant au plafond. De ces visages s’échappent des « non » timides et sourds. Abdourahmane, pourtant en retrait, fixe le karatéka, des étoiles dans les yeux. Déjà équipé de son armure, il fait partie des escrimeurs qui représenteront le Sénégal. Il revient sur la préparation : « On s’est beaucoup et bien préparés en Chine. On va participer pour montrer que ce n’est pas vain. » Pour ces Jeux, il vise la médaille. N’importe laquelle. « L’essentiel pour moi est d’en décrocher une, même la dorée me va. »

À côté de lui, Tening Diallo, 17 ans, sera elle aussi au rendez-vous des Jeux olympiques de la jeunesse Dakar 2026. Heureuse, mais un peu timide, elle affirme : « On est prêts parce qu’on s’est bien entraînés pour les JOJ. »
Un sport de touche
Pour la première fois en Afrique, et au Sénégal en particulier, elle voit loin. Soudain, Tening est prise d’un fou rire. « Mais parle », l’encourage sa coach. « Je vise la médaille d’or, ce serait incroyable », finit-elle par lâcher.
Leur entraîneure, Salimata Sabaly, dirige la séance du jour avec une Japonaise. Elle rappelle les règles de l’escrime : « Dans ce sport, le point revient à celui qui touche en premier son adversaire avec l’arme. Mais les zones de touche diffèrent selon que l’on pratique l’épée, le fleuret ou le sabre. Au fleuret et au sabre, il y a les parades et les ripostes. Tout dépend de la phase d’armes et du déroulement de l’action. » Derrière elle, hors de la salle, des ouvriers tondent la pelouse et d’autres repeignent les lignes du stade.
Les Jeux, une « aubaine »
La coach de l’équipe nationale retrouve ses jeunes éléments. Armes à la main, ils enchaînent les duels. Celui qui gagne reste sur la piste de 14 mètres de long, en attendant qu’un autre vienne le défier. Et touché !
Mamadou Sy avait détaillé plus tôt les zones de touche : « Au fleuret, elle se situe au niveau du torse. Au sabre, de la ceinture vers le haut, c’est-à-dire de la taille jusqu’à la tête, bras compris. À l’épée, toute touche sur le corps de l’adversaire compte. »

L’escrime devrait largement profiter de la vitrine qu’offrent les JOJ. Pour le secrétaire général, ces Jeux sont une « aubaine » pour une discipline si peu médiatisée, et laisseront un héritage qui l’aidera à se développer d’une manière ou d’une autre. « Il y a l’avant-Jeux, le pendant et l’après », énumère-t-il. Il compte surtout sur le matériel que la fédération internationale doit céder à l’issue de la compétition : « J’espère qu’avec cet équipement, nous serons beaucoup plus présents », s’enthousiasme-t-il. D’après lui, la fédération a d’ailleurs formé 120 jeunes à l’escrime lors d’un camp de sept jours en septembre, dont 20 réfugiés.
Par Boubacar DIOP


